VIDONS LEURS POCHES !… 2030 – L’ÉPUISEMENT DE L’EPARGNE EUROPÉENNE

L’Europe a longtemps bénéficié d’un puissant moteur économique : l’épargne de ses ménages. Accumulée au fil des décennies, cette réserve estimée à 35 500 milliards d’euros (à comparer aux 14 000 milliards de dette publique) constitue une source de protection face aux crises, mais également une capacité de financement pour les grandes transformations à venir – transition écologique, réindustrialisation, défense, innovation…

Des pièces de monnaie empilées sur des billets d'euros avec le drapeau de l'Union européenne en arrière-plan.

Ce « pactole »[1] fait donc l’objet de nombreuses tentatives de mobilisation : au niveau européen, en novembre dernier, Christine Lagarde a été claire sur une stratégie visant l’union des marchés de capitaux destinée notamment à canaliser l’épargne vers les innovateurs au niveau européen dans le cadre de sa « révolution kantienne »[2] (depuis, l’Europe a voté 800 milliards pour l’armement…) ; au niveau des Etats, fiscalité incitative (voire punitive de l’immobilisation des capitaux), produits financiers ad’hoc, … visent à sortir l’épargne des bas de laine. Bien entendu, l’objectif est que les épargnants dynamisent leur capital et s’enrichissent au rythme où s’enrichira le continent si ces financements sont correctement dirigés. Les questions-clés sont donc :

. l’UE est-elle en capacité de produire une vision suffisamment juste de son avenir pour canaliser correctement cette épargne ?

. est-elle par ailleurs suffisamment équipée pour garantir un retour sur investissements aux épargnants et à personne d’autre ?

. Enfin, les Européens ont-ils suffisamment confiance dans les institutions européennes pour jouer le jeu ?

Si ces conditions ne sont pas remplies – et on est en droit de douter qu’elles le soient– , l’épargne des ménages européens pourrait être en grand danger, siphonnée par tous les miroirs aux alouettes européens, nationaux et boursiers.  Dans ce cas, à l’horizon 2030, l’Europe risque de se retrouver à nu : dépassée par des grands acteurs plus rapides, sans ressources naturelles, toujours en dépendance des autres sur le plan technologique, relativement peu captive des capitaux étrangers (surtout dans le cadre de la reconfiguration en cours des flux financiers[3]), présentant un marché de consommateurs peu attractif car appauvri, et de surcroit dénuée de son matelas d’épargne.

Illustration of a hand depositing coins into a piggy bank with euro symbols and a percentage sign, set against an orange background, symbolizing savings and investment.

Un tel horizon soulève une alerte systémique, car si l’Europe perd le dernier de ses grands leviers, elle devra composer avec une perte irréversible d’autonomie stratégique. Cette dépendance accrue ne sera pas qu’économique, elle sera également politique et géopolitique. Le matelas d’épargne des ménages a permis, jusqu’ici, de maintenir une stabilité sociale et un amortisseur de crise. Le convertir en levier d’investissement ne peut se faire qu’avec une vision claire, partagée et protectrice.

Une personne insère une pièce dans une tirelire en forme de cochon, entourée de pièces de monnaie empilées sur une table.

Face à des déficits budgétaires hors de contrôle et des marges de manœuvre quasi-nulles, l’Europe s’apprête à utiliser l’épargne privée comme ultime levier économique. Mais ce projet, qui pourrait sembler une solution salutaire, peut également préparer une spirale de vulnérabilités majeures. Nous anticipons même qu’à partir de 2026, l’épuisement de ce levier, combiné aux réactions populaires et aux transformations économiques à travers le monde, entraînera une fuite massive de capitaux hors d’Europe.

Cette anticipation s’appuie sur l’observation des tendances. Depuis quinze ans, les crises successives – crise financière de 2008, crise des dettes souveraines, pandémie de Covid-19, guerre en Ukraine, flambée inflationniste – ont fragilisé les finances publiques européennes, élevant la dette publique moyenne à plus de 80 % du PIB et le déficit à 3,6 %. Aujourd’hui, même les plus riches pays de l’UE sont concernés, dont l’Allemagne désormais homme malade de la région[4]. L’heure est donc à la recherche de nouveaux leviers où, parmi les différentes solutions, la mobilisation de l’épargne – dans les papiers depuis un moment déjà – apparaît comme l’une des principales.

Un homme en costume d'affaires montre ses poches vides, symbolisant des difficultés financières.

L’épargne accumulée par les ménages européens représente une cible logique. Les pays de l’UE figurent parmi les plus gros épargnants du monde, avec une épargne totale dans la région estimée à 35 500 milliards d’euros (ce chiffre varie selon les analyses), soit environ 15% du revenu disponible des ménages (contre 4% aux États-Unis, par exemple). Face aux défis en cours, l’objectif des autorités européennes et nationales est double: premièrement, transformer cette épargne de précaution en investissement productif, sans déclencher de fuite de capitaux ni déstabiliser le système bancaire. Ensuite, réduire, avec l’aide parallèle de l’inflation, le niveau des dettes publiques en zone euro et donc limiter les écarts de taux entre les pays européens – menace principale pour la BCE et les autorités économiques.  La mise en place du projet de mobilisation de l’épargne va donc s’accélérer cette année. Sous l’impulsion de la Commission européenne, l’Union des marchés de capitaux, longtemps paralysée par les divergences entre États membres, sera adoptée sous l’étendard de « Union de l’épargne et des investissements » telle que déjà proposée[5].

Dans un premier temps, ce projet sera employé selon une méthode que l’on peut qualifier de « douce », grâce à des incitations diverses : déductions fiscales (comme déjà fait en France pour les investissements verts), plans de retraite, bonus de rendement, exonérations partielles d’impôts sur les plus-values… Parallèlement, les politiques fiscales nationales, qui devraient être de plus en plus centralisées à Bruxelles[6], encourageront massivement l’investissement dans des financements à l’échelle européenne : armement[7], intelligence artificielle[8], ou encore dans la transition écologique (dans la lignée du Pacte Vert, quelque peu à l’arrêt désormais[9]) …

Graphique comparant les taux d'épargne des ménages dans la zone euro et aux États-Unis entre 2014 et 2024, montrant les principales tendances et variations.
Taux d’épargne des ménages comparé zone euro / Etats-Unis. Source : Eurostat for EA, Bureau of Economic Analysis for US.

Mais le mécanisme idéal pour canaliser l’épargne vers le niveau européen, c’est bien entendu l’euro numérique dont le projet avance désormais plutôt bien[10] pour un déploiement qui semble se rapprocher, peut-être fin 2027[11]. L’euro numérique de la BCE jouera un rôle pivot : présenté à l’origine comme un simple instrument de modernisation des paiements, il deviendra un outil de pilotage au service de l’union de l’épargne et des investissements. Il offrira une meilleure traçabilité des flux financiers, un fléchage des dépôts vers certains types d’actifs, et un plafonnement des montants épargnés sur des supports non risqués… En d’autres termes, autant de fonctions au service du projet de mobilisation de l’épargne qui permettra de répondre aux défis financiers européens.

Une main tenant un appareil avec un symbole d'euro numérique entouré d'éléments numériques et technologiques, représentant le projet de l'euro numérique par la Banque centrale européenne.

Une satire montrant un homme en costume mesurant une coupe de la tête d'un mendiant assis, avec le texte 'Votre coupe n'est pas aux normes'.

Mais entre aujourd’hui et 2027 (dans le meilleur des cas), il y a deux années qui sont parsemées de grandes difficultés pour l’Europe d’après nos anticipations :

. sortir de la guerre sans exploser en plein vol sous le coup de la vague d’élargissement qui s’ensuivra

. parvenir à se repositionner dans le monde multipolaire qui se met en place

. s’insérer correctement dans le prochain système monétaire international

. rester attractif dans un monde qui avance à toute vitesse et capte finance et talents

. s’alléger d’un carcan juridique qui nous ralentit, sans perdre le fil de nos valeurs (démocratie et état de droit)

. mettre en place une architecture de défense et de paix

. déployer des infrastructures technologiques propriétaires

. sécuriser nos approvisionnements stratégiques

. réinventer un système social en pleine obsolescence pour maintenir notre dernier argument vis-à-vis du monde, à savoir notre marché de consommateurs, …

Face à tant de défis, le risque est que la réorientation massive de l’épargne ne fasse que tenir la tête de l’UE hors de l’eau sans effet de levier, auquel cas les premiers signes d’épuisement ne tarderaient pas à apparaître.

Façade d'un bâtiment avec un immense panneau affichant le slogan "UNITED for our FUTURE 2024 - 2029" et plusieurs drapeaux de l'Union européenne flottant en premier plan sous un ciel bleu clair.
Le bâtiment Berlaymont, coeur de la Commission européenne à Bruxelles. De nouvelles règles visent à centraliser les données financières pour plus de transparence.

À partir de 2026, les rendements offerts aux épargnants pourraient rester structurellement faibles, une fois corrigés de l’inflation. Du fait de ces rendements peu attractifs, d’un appauvrissement généralisé en zone euro lié à la hausse des prix, le risque est que l’épargne se dirige plutôt vers l’extérieur de l’UE ou vers des actifs non productifs : cryptoactifs offshore, actions étrangères, or physique, immobilier extra-UE… Cependant que l’arrivée de l’euro numérique, émis par des instances éloignées des citoyens renforcera la méfiance et le rejet, en particulier dans un contexte où les Etats-Unis pourraient avoir renforcé la crédibilité des cryptomonnaies comme le Bitcoin en lieu et place des Monnaies Digitales de Banque Centrale (MNBC)[12].

Pour rester attractive, la BCE devra maintenir des taux élevés pour maintenir sa monnaie, attirer des capitaux étrangers et retenir les capitaux domestiques, ce qui aura des conséquences sur les financements publics et privés, réduisant la capacité à combler les déficits. La dépendance accrue vis-à-vis des capitaux extra-européens – notamment en provenance des États-Unis – exposera alors les États membres à de nouveaux risques de refinancement en cas de choc majeur, comme l’ont illustré les crises financières précédentes (celle de 2008, celle liée au Covid-19, ou encore l’effondrement de Crédit Suisse après les turbulences des banques régionales américaines).

Dans ce contexte, les banques européennes deviendraient de plus en plus dépendantes des marchés financiers internationaux. Leur capacité à financer l’économie réelle se réduirait, ce qui pèserait sur l’investissement productif et l’emploi. L’UE pourrait s’enfoncer dans une spirale de décroissance contrainte, autrement dit une récession, où la logique budgétaire prime sur les objectifs sociaux.

Un homme utilisant une tablette pour analyser des graphiques financiers, avec des pièces de monnaie empilées en arrière-plan et une tendance à la hausse représentée par des barres vertes.

En l’absence d’une architecture bancaire capable d’absorber une transformation de l’épargne massive, l’Europe pourrait faire face à un phénomène de « credit crunch » interne. La désintermédiation bancaire, combinée à la fragmentation réglementaire, fragiliserait les flux d’investissement. Les banques, sous-capitalisées, réduiraient leur exposition, tandis que les marchés de capitaux non européens deviendraient la voie naturelle de sortie. Ce transfert pourrait être accentué par des dynamiques géopolitiques : à l’horizon 2030, les BRICS et leurs partenaires auront mis en place leurs propres systèmes de placements souverains (fonds transrégionaux, plateformes monétaires numériques, etc.). Si ces instruments offrent à la fois rendement, stabilité politique et déconnexion des cycles occidentaux, ils pourraient capter une part croissante de l’épargne européenne, avec l’effet paradoxal d’appauvrir l’Europe au nom de son propre financement.

L’avenir de l’épargne européenne repose sur une ligne de crête. Soit elle devient un moteur collectif au service d’une vision partagée de l’avenir, soit elle est captée de manière déstructurée, au risque de nourrir l’appauvrissement et la méfiance. Nous estimons que les seules logiques technocratiques actuellement à l’œuvre n’emporteront pas la victoire de la stratégie de captation de l’épargne. L’Europe a, elle aussi, besoin de légitimité politique. L’enjeu est immense : il conditionne la capacité de l’Europe à se définir comme une puissance souveraine et attractive dans le monde de 2030.

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[1]     Utilisé pour désigner une source de richesse, le terme «pactole» tire son origine de l’Antiquité. Il fait référence au fleuve Pactole, en Lydie (ancienne région de l’Asie Mineure), réputé dans l’Antiquité pour charrier de l’or. Selon la légende, le roi Midas y aurait perdu son fameux « don » de transformer tout ce qu’il touchait en or. Source : Wikipedia

[2]     Source : BCE, 22/11/2024

[3]     Cf notre article sur la « Fin de la loi du marché ».

[4]     Source : IMD, 09/01/2024

[5]     Source : BCE, 19/03/2025

[6]     Source : Commission européenne, 18/12/2024

[7]     Source : Commission européenne, 19/03/2025

[8]     Source : Commission européenne, 11/02/2025

[9]     Source : Le Monde, 28/06/2023

[10]   Source : ING, 10/02/2025

[11]   Source : Forbes, 07/03/2025

[12]   Source : The Paypers, 20/03/2025

Source : https://geab.eu/


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