LE SILENCE, L’ART SECRET DES MAFIAS

par Emilie BOURGOIN

  • A propos de Jean-François Gayraud, Les sociétés du silence. L’invisibilité du crime organisé », Paris, éditions Fayard, 2025.
Couverture du livre 'Les sociétés du silence' de Jean-François Gayraud, mettant en avant le thème de l'invisibilité du crime organisé.

Manifestation contre la mafia avec une foule tenant des parapluies et une grande bannière illustrant un homme se couvrant les yeux, accompagné de slogans en italien.

Dans son ouvrage Les sociétés du silence. L’invisibilité du crime organisé (Fayard, 2025), Jean-François Gayraud propose une lecture profondément novatrice de l’emprise des organisations criminelles. Longtemps décrites à travers deux prismes, la violence et l’accumulation capitalistique, les organisations criminelles révèlent, selon lui, une troisième dimension décisive : le silence. Il illustre cette réflexion sur la place du silence à travers le modèle des Mafias, des entités criminelles à l’acmé de l’art du silence. Cette clé d’interprétation, à la fois culturelle, stratégique et anthropologique, éclaire la longévité et la puissance d’organisations criminelles fondées sur la discrétion, l’invisibilité et la maîtrise du langage. À travers l’entretien mené dans l’émission Planisphère, Jean-François Gayraud détaille cette grammaire du silence, ses déclinaisons sociales, linguistiques, fictionnelles et temporelles, ainsi que ses prolongements contemporains, notamment en France.

Un panneau blanc avec le texte 'il silenzio... è mafia!' écrit en noir, accroché au mur au-dessus d'un portrait en noir et blanc d'un homme.

Jean-François Gayraud souligne que les analyses classiques du crime organisé reposent sur deux axes : la violence visible (meurtres, intimidation, règlements de comptes) et l’accumulation du capital criminel. Pourtant, une dimension essentielle échappe souvent aux observateurs : le silence comme principe actif de survie, d’expansion et de domination. Pour l’auteur, les mafias ne sont pas de simples bandes criminelles, mais de véritables sociétés secrètes, construites pour durer au-delà des générations. Leur culture du silence constitue un outil de protection, de cohésion interne et de dissimulation face aux institutions. C’est cette capacité à rester invisibles qui leur permet de durer bien plus longtemps que les polices et services judiciaires qui les combattent.

Illustration du mot 'Omertà' stylisé, affiché sur un fond nuageux noir et blanc, représentant le silence dans le contexte des mafias.

Jean-François Gayraud propose une interprétation élargie de l’omerta. Celle-ci ne se réduit pas au simple fait de se taire. Elle comporte trois dimensions distinctes :

. Ne pas parler à l’extérieur, afin de protéger l’organisation.

. Dire la vérité à l’intérieur, obligation souvent ignorée dans les représentations populaires.

. Ne jamais poser de questions, dimension la plus radicale du serment mafieux.

Des manifestants tenant une pancarte avec l'inscription 'La mafia uccide il silenzio pure', faisant référence à la lutte contre le silence imposé par les mafias.

L’omerta devient alors une véritable langue, faite d’euphémismes, de discours obliques, de paraboles, permettant de communiquer sans jamais s’exposer. Cette rhétorique sophistiquée surprend d’autant plus qu’elle est portée par des individus souvent non diplômés, témoignant d’une intelligence rusée proche de la métis grecque.

Un homme en costume assis dans un fauteuil, tenant des billets de banque, à l'arrière-plan d'une pièce élégante avec des rideaux et une grande fenêtre, créant une ambiance de pouvoir et de mystère.

Le silence s’incarne aussi dans le langage non verbal, où gestes et attitudes jouent un rôle déterminant. Le baiser mafieux, par exemple, peut signifier selon le contexte respect, loyauté, adoubement… ou condamnation à mort. Ce langage corporel renforce les codes de l’invisibilité et consolide la cohésion d’un groupe qui privilégie l’implicite, la discrétion et les signes plus que les mots.

Logo du jeu 'Mafia Silence', représentant un homme en chapeau et lunettes noires, avec une cigarette, entouré d'un décor urbain sombre et mystérieux.

Pour  Jean-François Gayraud, le silence n’est pas seulement une discipline interne, il s’impose aussi à la société environnante. Les mafias transforment les territoires qu’elles contrôlent en espaces sourds et muets, où peur, intimidation et complicité passive façonnent un ordre social parallèle. Ce « pouvoir du silence » impose une loi non écrite où le mutisme devient condition de survie, instaurant une domination psychologique durable.

Couverture du livre intitulé 'Des femmes dans la mafia', illustrant les rôles des femmes dans les organisations criminelles.

Bien qu’exclues de l’initiation et de la structure officielle, hormis quelques rares exceptions, les femmes jouent un rôle fondamental et discret. Elles assurent :

. La transmission culturelle des valeurs mafieuses (honneur, violence, patriarcat).

. Le maintien de la maison, support logistique permettant aux hommes d’agir.

. Des missions opérationnelles, notamment lorsque les membres masculins sont incarcérés (messages, finances, relais de pouvoir).

Cette « présence silencieuse » en coulisse révèle l’ambivalence entre exclusion formelle et centralité informelle.

Jean-François Gayraud analyse également le paradoxe médiatique des mafias : organisations qui vivent du silence, elles deviennent des objets hyper-visibles grâce au cinéma et aux séries. Hollywood, d’abord bridé par la mafia elle-même, se libère avec « Le Parrain  », film « autorisé » et infiltré par les mafieux, qui ouvre une ère de fascination mondiale. Ce bruit fictionnel produit trois effets majeurs :

. Il glamourise les mafieux, qui finissent par imiter leurs propres représentations cinématographiques.

. Il occulte la réalité criminelle, brouillée par le mythe.

. Il crée une zone grise, où réel et fiction s’influencent mutuellement.

L’auteur insiste sur les temps du silence, révélés par l’apparition des collaborateurs de justice. Leur parole met fin au déni historique de l’existence des mafias, mais elle est souvent accueillie avec scepticisme ou rejet lorsque la société n’est pas prête à l’entendre. Certains repentis, comme Vitale en Sicile, ont été déclarés fous avant d’être éliminés.

Image en noir et blanc d'un homme portant des lunettes de soleil, assis à côté d'autres individus dans un cadre formel, probablement lors d'un procès.


Jean-François Gayraud décrit aussi le cas emblématique de Tommaso Buscetta (photo ci-dessus), qui ne révéla certaines vérités qu’après l’assassinat du juge Falcone, preuve que la temporalité de la parole est stratégique et lourde de risques.

Scene of devastation with overturned vehicles and debris on a road near Palermo, Italy, indicating a violent event.
Assassinat du juge Falcone

Un homme souriant, aux cheveux roux, est escorté par un policier en tenue noire, portant un masque. L'arrière-plan montre une scène de rue.

Concernant la France, il faut distinguer clairement des organisations émergentes comme la « DZ mafia », qui selon l’intervenant sont de simples bandes criminelles et non de véritables sociétés secrètes. Leur usage du terme « mafia » répond à une logique publicitaire inspirée des mythes italiens et hollywoodiens.

Des agents de police en opération, observant attentivement une porte.

Mais au-delà de ces cas, la France fait face depuis les années 1980 à une centralité croissante du crime organisé, liée à la mondialisation , à l’affaiblissement des frontières et à l’implantation d’organisations étrangères très structurées (Ndrangheta, Camorra, clans albanophones, groupes turcophones, bandes maghrébines, etc.). Cette criminalité, à dominante ethnique et culturellement opaque, réintroduit une forte dimension de silence, renforcée par les différences linguistiques ou culturelles.



Image illustrant une conclusion générale avec des ampoules suspendues sur fond sombre, symbolisant l'idée de réflexion ou d'éclairage.

À travers son analyse du silence comme clé d’interprétation, Jean-François Gayraud enrichit profondément la compréhension du crime organisé. Le silence agit à la fois comme outil stratégique, langue codée, pouvoir social, arme de dissimulation et source d’influence culturelle. Il constitue la condition de survie des sociétés mafieuses, mais aussi l’angle mort de nombreuses analyses institutionnelles ou médiatiques. En révélant cette dimension invisible, Jean-François Gayraud démontre que comprendre les organisations criminelles nécessite de décrypter leurs non-dits : un travail d’écoute du silence, essentiel pour appréhender leur puissance réelle et leurs métamorphoses contemporaines.

. Jean-François Gayraud, « Les sociétés du silence. L’invisibilité du crime organisé », (éd. Fayard, 2025)

. Jean-François Gayraud, « La mafia et la Maison Blanche » (éd. Plon, 2023).

. Jacques de Saint Victor, « Mafia et pouvoir, XIX-XXI siècles », Collection Folio histoire (no347), éd. Gallimard, 2025.

Source : Diploweb.com


Plus : 4e de couverture de Jean-François Gayraud, « Les sociétés du silence. L’invisibilité du crime organisé », (éd. Fayard, 2025) :

Résumé en arrière-plan du livre 'Les sociétés du silence' de Jean-François Gayraud, mettant en lumière la puissance des organisations criminelles et leur utilisation du silence.

Image présentant un texte sur un fond vert clair avec l'inscription 'À VOIR' en lettres blanches.


En savoir plus sur METAINFOS.COM

Subscribe to get the latest posts sent to your email.