LE NOBEL D’ÉCONOMIE, IA ET DESTRUCTION CRÉATRICE

Par Yves MONTENAY

Le prix Nobel d’économie 2025 remet à l’honneur la dynamique de l’innovation, dont l’IA est le dernier développement : le changement économique est inévitable et il sera positif !

Illustration des lauréats du prix Nobel d'économie 2025, représentant Philippe Aghion, Joel Mokyr et Peter Howitt avec le texte 'The Sveriges Riksbank Prize in Economic Sciences in Memory of Alfred Nobel 2025' en arrière-plan.
Le Nobel d’économie 2025 décerné à un trio pour leurs travaux sur la croissance et l’innovation 

En effet, cet automne, le prix Nobel d’économie a récompensé les travaux de Philippe Aghion, Joel Mokyr et Peter Howitt, validant la théorie de la « destruction créatrice » lancée en 1942 par Joseph Schumpeter (1883 -1950) :

Portrait en noir et blanc de Joseph Schumpeter, économiste célèbre pour ses théories sur la destruction créatrice, portant un costume et une cravate.

Selon Schumpeter, c’est l’innovation qui crée la croissance, en remplaçant les branches antérieures de l’économie par de jeunes pousses rapides. Et ce rajeunissement constant du capitalisme est, selon lui,  une des raisons de son succès. Cette théorie a logiquement suscité l’opposition des marxistes anticapitalistes et, plus généralement, des anti-libéraux.

Ce prix Nobel d’économie 2025, qui valide les idées schumpetériennes, arrive au moment de l’essor de l’intelligence artificielle. Face à cette innovation technologique, on retrouve l’opposition entre les réactions enthousiastes et, en face, les voix qui sonnent l’alarme sur la destruction d’emplois. Ce sont ces différents points que je vais aborder successivement, en me centrant sur l’aspect économique. Je n’évoquerai pas les répercussions de l’intelligence artificielle sur le raisonnement humain, car cela me semble très prématuré et difficilement mesurable. Commençons par exposer les idées de Schumpeter.

Couverture du livre 'Théorie de la Destruction Créatrice' de Joseph Schumpeter, illustrée par un homme en costume en équilibre sur des pièces de monnaie.

Joseph Schumpeter voyait dans l’innovation le moteur du capitalisme : chaque invention, disait-il, balaye des emplois, des savoir-faire, parfois des modes de vie entiers, mais ouvre la voie à d’autres activités et à une nouvelle prospérité. En tant que démographe, je rajoute que la population active étant une donnée stable, il faut bien que des emplois soient détruits d’un côté pour permettre aux nouvelles branches de se développer.

Les lauréats du Nobel ont quantifié cette idée très générale : l’innovation n’est pas due seulement à des génies isolés inventant dans leur garage, mais découle d’un système nourri par les institutions, les marchés et la recherche publique. La croissance durable ne vient pas seulement de l’investissement matériel, mais de la capacité d’un pays à créer, diffuser et absorber les innovations. Bref, du libéralisme. Autrement dit, le progrès ne se décrète pas : il se construit puis se diffuse dans un système économique capable d’encaisser les chocs induits par les innovations.

Illustration satirique représentant des personnages avec des têtes en forme de ventilateur et des écharpes tricolores, se tenant près d'une structure instable faite de billets de banque.

Cette théorie a nourri depuis des décennies une bataille idéologique entre les tenants du libéralisme économique et ses adversaires.

Pour les premiers, la destruction créatrice justifie les politiques pro-innovation : moins de contraintes, plus de flexibilité, des incitations fiscales à la recherche, bref, un environnement où les entreprises peuvent expérimenter, quitte à souvent échouer. Les innovations qui réussissent entraînent des pertes d’emplois dans les secteurs traditionnels, et les remplacent par des entreprises plus productives, ce qui mène donc à l’augmentation du niveau de vie général.

Les adversaires du libéralisme rappellent que la destruction vient souvent avant la création, et que les individus ne vivent pas “à long terme”. Les ouvriers du textile ou les caissières remplacées par des automates ne bénéficient pas forcément des nouveaux emplois créés. D’autres encore soulignent que les gains de productivité se concentrent entre les mains de quelques grandes entreprises mondiales, tandis que les revenus stagnent pour la majorité.

Une personne utilisant une caisse automatique dans un magasin, avec des produits en arrière-plan.

Donc les sociaux-démocrates plaident pour une régulation, tandis que l’extrême gauche y voit une justification du capitalisme honni, alors qu’il faut détruire ce capitalisme pour aller vers un monde meilleur. À mon avis l’histoire a tranché : les pays qui ont détruit le capitalisme se sont effondrés, et parfois n’ont redémarré qu’en ré-autorisant le capitalisme dans une large partie de leur économie, comme l’ont fait la Chine et le Vietnam.

Couverture du livre 'Critique de la Destruction Créatrice' par Pierre Caye, montrant un âne sur une marche.

En France, la controverse s’est traduite notamment par un article récent du Monde éternel partisan de la régulation : ce n’est pas tant l’innovation qui crée la croissance, que la croissance qui permet l’innovation. L’argument est qu’il faut des sociétés riches pour financer la recherche, investir dans l’éducation, créer un environnement favorable à la prise de risque. L’innovation naîtrait donc d’un confort matériel préalable, et non d’un génie créatif surgissant dans la misère.

L’histoire économique me paraît différente. En pensant aux phases successives de la révolution industrielle, je pense que les Etats où prédominait le capitalisme libéral ont pris de l’avance à chaque phase : l’Angleterre autour de 1800, puis l’Allemagne, puis les États-Unis, alors que la France a été freinée par ses habitudes étatistes. Et ne parlons pas de la misère du reste du monde !

Image d'un bidonville en montagne, avec des maisons de brique colorées et des échoppes en métal au premier plan.
Quartiers populaires du Pérou

Au passage, un coup de chapeau à Napoléon III, dont l’anglophilie a permis un assez large rattrapage l’économie française, et un reproche à son oncle Napoléon Ier qui, à côté de réformes très importantes, a été aveuglé par son anglophobie : « une nation de boutiquiers ». Il est amusant de constater que, un siècle et demi plus tard, Margaret Thatcher a repris ce qualificatif comme une qualité et a redressé un pays paralysé par des réglementations travaillistes… ce que ne veulent pas voir les défenseurs du « social ». Cette controverse soulevée par Le Monde me rappelle la vaine querelle de la poule et de l’œuf : en économie, causes et conséquences sont toujours bien mélangées !

Un agriculteur utilisant une tablette pour gérer les opérations d'un tracteur dans un champ, illustrant l'intégration de la technologie dans l'agriculture moderne.

Les discours alarmistes abondent : des millions d’emplois menacés, des professions entières promises à la disparition. Mais avant de céder à la panique, il faut se souvenir de l’histoire.

Prenons l’agriculture. L’arrivée du tracteur, des engrais chimiques, puis des moissonneuses-batteuses a provoqué une véritable hémorragie d’emplois en quelques siècles siècle. En France, environ 80 % des actifs travaillaient la terre avant la Révolution, 50 % vers 1900…. Ils sont moins de 3 % aujourd’hui. De même en Angleterre, en Allemagne et aux États-Unis. Et pourtant, la société ne s’est pas effondrée. La productivité agricole a bondi, les prix des denrées ont baissé par rapport au salaire horaire – même si cette baisse relative est rarement commentée, en dehors des travaux de Jean Fourastié – et le pouvoir d’achat libéré a nourri d’autres secteurs, dont, pour commencer, l’industrie manufacturière au XIXe siècle.

Mais aussi, et c’est souvent oublié, l’enseignement, la santé et les innombrables activités de services dans lesquelles on trouve la majorité des travailleurs aujourd’hui. En somme, les emplois perdus dans les champs ont ressurgi dans les écoles, les banques et les hôpitaux. Précisons que la production agricole de la plupart des pays du monde n’a pas chuté. Elle a considérablement augmenté en suivant l’expansion démographique, tout en employant de moins en moins de monde. Ce n’est pas un hasard, mais une illustration des ajustements permanents entre offre et demande.

Illustration représentant Nataraja, la divinité hindoue Shiva dansant, symbolisant la destruction créatrice. Il tient un tambour dans sa main droite et une flamme dans sa main gauche, illustrant le cycle de création et destruction dans l'innovation économique.

Si les gains de productivité promis par l’IA se concrétisent, ils rendront certains services moins coûteux et libéreront des ressources pour d’autres activités. C’est le même mécanisme que pour le tracteur : la machine ne supprime pas le travail, elle le déplace.

Portrait noir et blanc de Henry Ford, un homme d'affaires américain connu pour avoir fondé la Ford Motor Company et révolutionné l'industrie automobile avec des méthodes de production en série.
Henry Ford, qui inspira Schumpeter pour sa description de l’entrepreneur-modèle.

Voici un deuxième exemple, celui de l’automobile où les réformes « fordistes » mises en place par Henri Ford, puis son fils Henri Ford II et ses conseillers, dont le plus connu est Peter Drucker (1909-2005). Le premier à divisé par 3 le prix de la Ford modèle T entre 1908 et les années 1920, le dernier, Peter Drucker a été le pape du management de toute l’industrie automobile et de bien d’autres. Cela tant par ses conseils directs aux grandes entreprises que par ses œuvres, telle « La pratique du management » en 1954.

Couverture du livre "The Practice of Management" de Peter F. Drucker, révisée, avec un fond en couleur rouge et le texte en blanc.

Beaucoup d’Américains estiment lui devoir une large part du développement depuis les années 1940. Cela nous rappelle que l’innovation n’est pas forcément technique, mais qu’elle est largement organisationnelle. Or justement l’adoption de l’intelligence artificielle oblige à se pencher sur une redéfinition des tâches, comme naguère dans l’automobile, dans la plupart des branches de l’industrie, et maintenant des services.

La baisse du prix des voitures au XXe siècle a eu deux effets, que nous retrouverons plus loin : la croissance des secteurs liés (acier, construction de routes…), mais surtout, à mon avis, la distribution du pouvoir d’achat qui a créé une demande dans des secteurs n’ayant rien à voir avec l’automobile.

On pourrait faire la même remarque pour l’électroménager.

Une femme en tenue classique avec un chapeau haut de forme, tenant un torchon dans une main et une assiette dans l'autre, se tient devant un lave-linge et un lave-vaisselle Miele. Le texte en haut de l'image mentionne la magie d'une technique sans rival.

Un troisième exemple, celui du vêtement : le perfectionnement des métiers à tisser, puis leur remplacement par l’industrie moderne a fait chuter considérablement son prix. N’oublions pas que dans l’utopie marxiste, la société communiste permettrait aux femmes d’avoir 2 vêtements chaque année, ce qui est dépassé depuis longtemps ! Cette économie pour les consommateurs a dirigé la demande vers d’autres secteurs. Remarquons que cette industrie moderne du textile a quitté l’Occident pour aller dans les pays à bas salaires. Nous y reviendrons.

Une machine à tisser ancienne en bois, exposée dans un musée, montrant sa structure et ses mécanismes.

Et il y a eu de multiples autres exemples apportant chacun des bouleversements : le chemin de fer (particulièrement aux États-Unis où les communications routières étaient longues et irrégulières), le télégraphe, le téléscripteur, le téléphone, l’ordinateur, Internet… tout cela a bouleversé l’organisation des entreprises, permettant d’importants gains de productivité, mais a aussi facilité la vie quotidienne des individus. Dans ces exemples, nous constatons d’une part la croissance de l’emploi dans les secteurs liés : fabrique d’engrais ou de tracteurs pour l’agriculture, sidérurgie pour l’automobile, machines-outils plus ou moins robotisées dans l’industrie textile. Ou, pour l’intelligence artificielle, le contrôle de qualité, l’ingénieure des prompts, la sécurité… Mais, d’autre part, nous constatons surtout que les économies liées à la productivité, qu’elles restent dans les entreprises (qui les placent ou les réinvestissent) ou qu’elles se traduisent par des baisses de prix, se diffusent dans toute l’économie. Cela crée une demande, donc des emplois dans les domaines demandés. L’IA pourrait même faire émerger des métiers aujourd’hui inimaginables : éthiciens de l’algorithme, psychologues numériques, gestionnaires de confiance en ligne, ou accompagnants pour l’usage des technologies dans le grand âge. Bref on parle beaucoup des bouleversements travail directement liés à l’IA… mais on ne parle pas assez de ce qui sera créé par le pouvoir d’achat généré par la hausse de la productivité, dans des secteurs qui n’ont rien à voir avec intelligence artificielle.

Un robot humanoïde pensif utilisant un ordinateur portable affichant le texte 'MARCHÉ DU TRAVAIL' sur un fond graphique futuriste.

Je pense avoir balayé une grande partie des craintes de voir l’IA nous appauvrir. Il reste néanmoins deux craintes à lever.

La première est le décalage dans le temps entre la destruction d’emplois actuels et la création de nouveaux. Je suis relativement optimiste sur ce sujet car les gains de productivité, lorsqu’ils seront effectivement massifs, seront assez rapidement répercutés dans l’économie par la baisse des prix ou des investissements (ou des placements) des entreprises bénéficiaires. Or que font les consommateurs lorsque les prix baissent ? Ils achètent davantage d’autres choses !

La deuxième crainte est celle du décalage géographique. Nous avons vu par exemple que la France avait perdu son industrie textile au bénéfice des pays les plus pauvres, le Bangladesh par exemple. On pourrait généraliser en prenant l’exemple du Mexique par rapport aux États-Unis, ou de la Chine par rapport au reste du monde.

Un moraliste pourrait dire que l’essentiel est le progrès du niveau de vie des pays pauvres : des centaines de millions de Chinois et d’Indiens sont sortis de la misère, après les Japonais qui avaient pris de l’avance. Et on pourrait trouver des exemples analogues tout autour de la terre. Souvenons-nous que dans la majorité du monde, non seulement la nourriture mais aussi beaucoup de traitements et notamment les opérations sont hors de portée faute d’argent, et que nous sauvons donc des vies en délocalisant. Mais certains Français diront : je ne suis pas un moraliste, je pense à mon emploi et je me moque des Indiens.

Un jeune enfant, vêtu d'un t-shirt rouge, s'accroupit près d'un fossé rempli de déchets et d'eau sale dans un bidonville. En arrière-plan, d'autres enfants jouent et des maisons précaires sont visibles.
Nigéria

Pour cette deuxième crainte, ayez à l’esprit que les mécanismes sont plus lents. Il faut du temps pour délocaliser, et il faut également du temps pour que les échanges se rééquilibrent, quand les pays pauvres en voie d’enrichissement se mettent à importer davantage. De toute façon les échanges sont forcément équilibrés à terme, sinon celui qui est en déficit ne pourrait plus payer les produits de ceux qui sont en excédent. Avec quoi paierons-nous la Chine si nous exportons insuffisamment  ? Dans un premier temps, en nous endettant, ce qui ne fera qu’aggraver le problème : les Français en savent quelque chose… mais  ensuite ?

Un homme en costume parle dans un micro, se tenant devant un fond neutre. Il exprime des idées sur l'économie et l'innovation.
Philippe Aghion

Le prix Nobel de cette année, en remettant à l’honneur la dynamique de l’innovation, rappelle que le changement économique est inévitable et qu’il sera positif. Sauf erreur gouvernementale bien sûr. Malheureusement, en France, les habitudes étatistes sont fortes et il est possible que la France et peut-être la Commission européenne étranglent l’IA, sous prétexte de lui trouver de tel ou tel inconvénient. Cela pèserait sur notre compétitivité et nous serions, une fois de plus doublés, par le reste du monde : n’oublions pas qu’il faut être compétitif pour pouvoir exporter chez les bénéficiaires de la redistribution mondiale, par exemple vers la Chine et l’Inde. Depuis les débuts de la révolution industrielle, chaque nouvelle technologie apportant des gains de productivité suscite les mêmes peurs et les mêmes promesses. Hier, le tracteur ; aujourd’hui, le robot conversationnel.

Une illustration humoristique montrant une file d'attente devant un panneau indiquant 'JOBS', avec des robots et des humains attendant pour entrer.

Et si l’IA se révélait ne pas apporter de gains de productivité ? Eh bien il y aurait eu quelques centaines de milliards de dollars dépensés pour rien, principalement aux États-Unis et en Chine ! Pour l’instant, le démarrage de l’IA ne m’inquiète pas car les sociétés libérales savent transformer leurs gains de productivité en emplois nouveaux.

Source : yvesmontenay.fr


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