Avec Arnaud IMATZ et Reynald SECHER
[Commençons par une petite histoire dans une grande histoire ; une petite histoire qui nous permet de voir comment fonctionnent les démocrates, descendants des totalitaires d’hier.En 1985, l’historien français Reynald Secher publiait sa thèse de doctorat, « Contribution à l’étude du génocide franco-français : La Vendée-Vengé » [1] , dans laquelle il révélait le génocide perpétré par la Révolution française contre la population monarchiste catholique de Vendée. Jusqu’alors, l’historiographie officielle avait soigneusement occulté le caractère génocidaire de cette hécatombe. Pour l’avoir révélée et dénoncée, Reynald Secher subit les persécutions les plus invraisemblables de la part de ceux qui refusaient que ses enseignements et l’image de « La République » soient remis en cause. Vols, menaces, insultes, chantage, tentatives de corruption, marginalisation… Rien ne lui fut épargné. Après le vol de sa thèse, Reynald Secher reçut un appel téléphonique, prétendument d’un rectorat, qui souhaitait le rencontrer dans un café de Rennes. Cet homme lui assura qu’il connaissait sa thèse et qu’il ne pourrait pas la défendre à la veille du bicentenaire de la Révolution. « On te donne 500 000 francs (environ 150 000 euros aujourd’hui) et un poste à l’Université si tu ne la défends pas. Si tu refuses, tu auras des problèmes toute ta vie. » Il refusa, publia sa thèse… et connut des difficultés toute sa vie : il fut renvoyé de l’université et sa carrière universitaire fut complètement interrompue, mais pas sa carrière intellectuelle : il continua à publier des travaux sur le sujet qu’il avait sorti de l’ombre. Depuis, Reynald Secher est un véritable symbole de la résistance à la pensée unique et au politiquement correct. Il a été interviewé par Arnaud Imatz dans la rubrique « IDÉES » de La Gaceta, périodique espagnol.]

- Jusqu’en 1985, tout le monde s’accordait à dire que la répression en Vendée était une guerre civile, avec quelques excès et massacres de part et d’autre, mais en aucun cas un génocide. Comment avez-vous eu l’idée de cette enquête, quelle a été votre méthode et quels documents importants avez-vous découverts ?
Le concept de génocide est relativement récent, puisqu’il a été inventé par Raphael Lemkin (1900-1959) en 1943 pour dénoncer les crimes de masse commis par les Turcs, les nazis puis les communistes. Au-delà du mot lui-même, sa définition a évolué au fil de la jurisprudence pénale, notamment internationale, relative à des événements de même nature. En résumé, le génocide est un crime qui consiste à concevoir, exécuter partiellement ou totalement et/ou se rendre complice de l’extermination partielle ou totale d’un groupe humain en raison de ses croyances, de son appartenance ethnique ou de sa religion. Son application est rétroactive, car imprescriptible.

Concernant la Vendée, qui constitue un groupe humain à la fois religieux et politique, on retrouve toutes ces caractéristiques. En effet, il existait au plus haut niveau de l’État une conception de l’extermination des Vendéens, non pour ce qu’ils avaient fait, mais pour ce qu’ils étaient. Cette conception fut émise par consensus par le Comité de Salut public, en présence de Robespierre, bien que non élu, le 26 juillet 1793, et mise en œuvre par trois lois votées les 1er août, 1er octobre et 7 novembre 1793. C’est un fait incroyable, car c’est la première fois dans l’histoire contemporaine qu’une partie d’un peuple votait, en conscience partagée, des lois visant à exterminer et à anéantir une partie de lui-même. La volonté est sans équivoque : les Vendéens doivent être éradiqués et leurs biens détruits. La mise en œuvre de ce système perdure. À cet égard, une chaîne de commandement fut établie, s’étendant du Comité de Salut Public jusqu’au plus petit soldat. Grâce à de récentes découvertes dans les archives nationales, j’ai pu reconstituer la planification de ce système, qui débuta le 26 juillet 1793 et se termina le 2 décembre 1794, et qui mit en œuvre quatre plans.

Quant aux moyens, il faut distinguer deux grandes périodes : la première s’étend du 26 juillet 1793 à décembre 1793 : les révolutionnaires ont eu recours à la science par le biais des mines antipersonnel, des gaz et du poison. Faute de pouvoir contrôler et gérer ces techniques à grande échelle, d’autres moyens artisanaux ont été utilisés massivement : incendies criminels et crémations vivantes, noyades individuelles et collectives, fusillades, égorgements, décapitations, écrasements de crânes, etc., dans le cadre d’une politique proto-industrielle. Ces méthodes artisanales furent employées durant la seconde période, qui dura de décembre 1793 à décembre 1794. Les ordres étaient là ; les rapports des bourreaux étaient corroborés par les descriptions des victimes, ce qui démontrait cette volonté implacable des deux côtés. Jusqu’en 1983, tous les descendants des victimes et des bourreaux s’accordaient à considérer la Vendée comme une simple guerre civile avec massacres réciproques, à l’exception notable de deux individus : d’abord, un général républicain, Thévenet, dit Danican (1764-1848), qui dénonça avec une précision exceptionnelle non seulement les crimes commis, mais aussi l’idéologie qui les avait conduits. Après avoir activement participé à la répression en Vendée, il prit tardivement conscience de la nature des crimes commis, qu’il dénonça dans un réquisitoire publié par Le Moniteur le 22 août 1795. Peu après, il démissionna de l’armée républicaine.

Deuxièmement, Gracchus Babœuf (1760-1797), considéré comme le père du communisme, a dénoncé la nature des crimes commis en Vendée dans un pamphlet intitulé « Du système de dépopulation en Vendée » , passé depuis à la postérité. Sa vision des événements est d’une modernité incroyable. Non seulement il dénonce le crime commis avec force détails, mais il l’analyse et reconstitue la chaîne de commandement. Il ne comprend pas comment un peuple souverain a pu concevoir et accomplir l’extermination d’une partie de lui-même au nom des droits de l’homme, et plus particulièrement de la liberté. Il a cherché désespérément dans le dictionnaire de l’époque un mot pour décrire ce crime qui lui semblait primordial, mais, ne le trouvant pas, il a créé le néologisme « populicide » et utilisé le terme « système de dépopulation ».
Le consul américain Davis se heurta au même problème de définition en 1915 lorsqu’il chercha à dénoncer le crime commis par les Turcs contre les Arméniens. Lui aussi chercha, en vain, un mot pour définir ce crime et finit par recourir à des expressions comme « crime abominable » ou « crime inimaginable ».

Ce n’est qu’en 1983, lors de ma thèse universitaire sur le village de La Chapelle Basse-Mer, que j’ai compris qu’il y avait quelque chose de plus profond dans cette guerre civile. Et, comme Lemkin, Baboeuf et Davis, j’ai peiné à définir ce crime qui remettait en cause l’histoire officielle de la Vendée. En découvrant le nombre de victimes dans la commune de La Chapelle-Basse-Mer (sur une population estimée à 3 230 habitants, quelque 900, soit 27,69 %, auraient disparu lors de ces événements) et la superficie des habitations détruites (356 incendiées sur un total de 951, soit 37,43 % des habitations, pour une valeur de 580 100 francs sur un total de 1 142 160 francs, soit 50,70 % de la valeur totale), je me suis arrêté et j’ai profondément réfléchi à la nature de cette pseudo-répression. De plus, j’ai été extrêmement perturbé par la précision de la mémoire populaire 200 ans après les événements, et par la douleur qui en résultait, et qui n’avait jamais été effacée. En extrapolant la méthodologie à l’ensemble du territoire de la Vendée militaire, j’ai pu confirmer que mes découvertes concernant La Chapelle-Basse-Mer étaient partout vérifiées. C’est alors que j’ai pris conscience du génocide commis contre cette population.
Il y a donc eu un mensonge officiel généralisé, d’où la nécessité de proclamer la vérité, tant au niveau de l’État qu’au niveau du peuple vendéen, afin de mettre fin au divorce, conscient ou inconscient, qui existait entre la nation et la Vendée. En réalité, reconnaître ce génocide revient simplement à réparer la mémoire de la Vendée afin que, 200 ans après les événements, ses habitants puissent faire leur deuil et recouvrer leur mémoire.
Je me souviens très bien de la première conférence que j’ai donnée sur ce sujet à Maulévrier, au cours de laquelle j’ai vu les Vendéens pleurer : ils connaissaient et comprenaient enfin leur histoire, comme plusieurs d’entre eux me l’avaient confirmé. En apprenant la vérité, ils ont retrouvé leur fierté et ont relevé la tête.

La deuxième dimension consiste à rendre justice en replaçant les événements dans leur contexte. La vérité permet la justice de l’histoire : les Vendéens ne sont plus perçus comme des bourreaux et des traîtres, mais comme des victimes, avec toutes les conséquences que cela comporte, notamment d’un point de vue psychologique.
Contrairement à ce que certains prétendent, cette reconnaissance de la vérité et la justice rendue aux Vendéens ne divisent pas la France, mais cimentent plutôt l’unité nationale par une vision partagée et réaliste des événements tels qu’ils se sont déroulés. J’insiste ici sur le fait inconcevable que les plus grands criminels de la Révolution soient publiquement honorés en France : des hommes politiques comme Lazare Carnot, qui a conçu, voté et appliqué les lois d’anéantissement et d’extermination en tant que membre actif du Comité de salut public spécifiquement chargé de l’affaire de la Vendée, sont enterrés au Panthéon ; le député Fourcroy, fondateur du concept de gazage collectif, est honoré par une statue placée dans une niche à l’hôtel de ville de Paris ; des officiers militaires comme les généraux Turreau, promoteur des colonnes infernales, ou Amey, créateur du concept de crémation vivante dans des fours à pain, ont leurs noms gravés sur l’Arc de Triomphe, et plusieurs d’entre eux sont honorés par des rues portant leur nom, même en Vendée, etc.
En revanche, il faut saluer ici l’esprit de résilience qui a permis aux Vendéens d’éviter de devenir une nation victime. Je rappelle que la Vendée est le département où le taux de chômage est le plus bas de France et où la concentration de petites et moyennes entreprises est la plus élevée. Les liens de cause à effet sont évidents. Loin de se laisser écraser par les remords imposés par la République, qui les assimilait à des bourreaux et des traîtres, les Vendéens ont su sublimer leur douleur grâce à un fort esprit d’initiative créative dans tous les domaines, notamment dans les entreprises et l’éducation.

- Quel bilan dressez-vous des massacres ? On parle de 117 000 morts, voire de 200 000, pour une population de 800 000 habitants sur une superficie de 10 000 km². Quel est le chiffre exact ?
Dans ce cas, plusieurs chiffres différents ont été avancés. Par exemple, le général Hoche, commandant de l’Armée républicaine de l’Ouest, a avancé un chiffre de 600 000 morts « bleus » et « blancs » combinés, précisant que les « blancs » comprenaient à la fois les Vendéens (au sud de la Loire) et les Chouans (au nord de la Loire).
Nous disposons de chiffres précis pour certaines communes, grâce notamment aux registres clandestins tenus par des prêtres réfractaires : Les Lucs sur Boulogne (564 habitants massacrés le 28 février 1794) ou La Chapelle-Basse-Mer (plus de 950 habitants massacrés sur une population de 3 250). Dans mes travaux, j’ai retenu le chiffre de 117 000 habitants disparus sur une population de 815 000, chiffre obtenu grâce à l’évaluation différentielle de la population sous l’Ancien Régime et celle sous l’Empire. Il est clair que ce chiffre est minime et qu’il pourrait y avoir eu deux, voire trois fois plus de Vendéens massacrés. À mon avis, grâce au développement de la généalogie et à l’utilisation de l’intelligence artificielle, il sera sans doute aisé d’obtenir le chiffre le plus précis des Vendéens massacrés.

Au-delà de ces chiffres, il y a la volonté clairement exprimée des députés et des militaires d’exterminer préférentiellement les femmes, « sillons reproducteurs », les enfants, car en voie de « devenir de futurs bandits », et les personnes âgées, qui sont la mémoire. Sur le terrain, toutes les études démographiques démontrent sans exception que cette volonté s’est vérifiée par la forte proportion de femmes, d’enfants et de personnes âgées massacrées. Cela représente environ 80 %. Les chiffres sont accablants et démontrent la stricte application des lois d’extermination et d’annihilation : il s’agissait bien d’« éradiquer de la surface de la terre » la « race maudite des Vendéens, car impure ». Contrairement à ce qu’affirment certains historiens, la réalité montre qu’il ne s’agissait pas d’un oubli militaire, mais d’une volonté conçue au plus haut niveau de l’État et mise en œuvre par les personnels politiques, administratifs et militaires. Je me souviens toujours que Carrier, Barrère, Francastel, Carnot et Robespierre, pour n’en citer que quelques-uns, furent députés élus.
Selon lui, il s’agit bien d’un génocide au sens de la Convention de Nuremberg de 1945-1947, un crime imprescriptible. Il a également reçu le soutien du juriste Jacques Villemain, spécialiste de droit international public, qui a démontré dans Génocide en Vendée (2020) qu’au moins trois crimes sont en cause dans l’affaire vendéenne : un crime de guerre, un crime contre l’humanité et un crime de génocide. Cependant, ces faits, désormais bien établis, restent très controversés et controversés. On sait qu’entre les années 1930 et la chute du mur de Berlin en 1989, tous les titulaires de la chaire d’histoire de la Révolution française à la Sorbonne étaient membres de la Société des études robespierristes et compagnons de route déclarés du PCF. L’historien Pierre Serna, ancien directeur de l’ Institut d’histoire de la Révolution française et professeur à la Sorbonne, collabore régulièrement à L’Humanité , qui appelle à voter pour l’ancien trotskiste Mélenchon. Mais en dehors de ce cercle d’universitaires français spécialistes de la Révolution française, connu pour son étroitesse d’esprit et son caractère sectaire, comment expliquer que les grands médias français soient encore prêts à lancer des campagnes de dénigrement, d’insultes et de haine contre tous ceux qui remettent en question le caractère sacré et mythique de la « Grande Révolution » ? Pourquoi de nombreux historiens officiels continuent-ils de défendre la vieille idée selon laquelle la Révolution française est un « bloc » intouchable ? Pourquoi la République démocratique est-elle liée et identifiée par eux à la République dictatoriale et totalitaire de 1793, alors que cette dernière a été brillamment critiquée non seulement par des auteurs monarchistes, mais aussi par une multitude d’intellectuels républicains célèbres tels que Barrès, Péguy Bernanos, Furet, Chaunu, Tulard et Revel, pour n’en citer que quelques-uns ?
La réticence, voire l’opposition, actuelle de nombreux responsables politiques, universitaires et autres acteurs nationaux à reconnaître la nature des événements survenus en Vendée est compréhensible, principalement pour des raisons idéologiques et politiques. Les arguments utilisés sont toujours les mêmes. Dire la vérité sur la Vendée, c’est être hostile à la République, c’est-à-dire au progrès et à la démocratie, et donc favorable à la monarchie, c’est-à-dire à l’« obscurantisme ». Remettre en question les vertus intrinsèques de la Révolution, c’est risquer de remettre en cause la République actuelle, fille naturelle de la Révolution. En réalité, ces détracteurs nient la véritable nature de la Révolution et, surtout, de la Terreur (1793-1794), profondément totalitaire, car elle prive de vie tous ses opposants, même les indécis et les tièdes – d’où le slogan révolutionnaire « la liberté ou la mort ».

Ces détracteurs refusent d’admettre que la Terreur est la matrice de tous les systèmes totalitaires. Le plus surprenant est que les dirigeants de ces systèmes, tels que Lénine, Staline, Hitler, Pol Pot, Mao Zedong, Hô Chi Minh et Talaat Pacha, ne s’y sont pas trompés, car ils se réfèrent constamment à la Terreur non seulement comme un modèle idéologique, mais aussi comme un modèle technique. Lénine, arrivé en Vendée en 1910, comprenait parfaitement la nature de la répression de 1793-1794, d’où la terreur soviétique contre ses opposants, qu’il dénonçait comme des « Vendéens », ou les territoires hostiles, qu’il rebaptisait « Vendée ». Il convient également de noter que là où les révolutionnaires ont échoué (l’utilisation des gaz), Lénine a triomphé massivement grâce aux progrès techniques des gaz d’échappement des véhicules. La barbarie est identique, car l’objectif reste le même : exterminer l’autre non pas pour ce qu’il a fait, mais pour ce qu’il est. Le Vendéen est frère de l’Arménien, du Juif, du Polonais, du Russe des goulags, etc.

Ces négationnistes officiels se rendent complices du génocide par le mémoricide, pire que le génocide lui-même, puisqu’il tue les Vendéens une seconde fois. En effet, la distinction entre bourreau et victime est fondamentale pour l’élaboration de la mémoire et sa transmission, mais en niant le crime de génocide commis contre les Vendéens, la doxa officielle leur refuse le statut de victimes ; pire encore, elle les considère comme des bourreaux. Il s’agit d’une inversion totale de la réalité historique qui conduit à un second crime, celui de mémoricide. Dans mon ouvrage Du génocide au mémoricide , publié en 2011, j’ai clairement défini le concept de mémoricide : il s’agit d’un crime contre l’humanité consistant à concevoir, accomplir ou se rendre complice, tant dans la conception que dans l’exécution partielle ou totale, d’une volonté ou d’un acte dont l’objectif est de nier, de relativiser ou de justifier dans le temps, partiellement ou totalement, un acte de génocide initial. Le problème des victimes, qu’elles soient Vendéennes, Arméniennes, Juives, Russes, etc., est toujours le même : dire la vérité et la faire reconnaître pour parvenir à une histoire apaisée, par opposition à l’antique conception proclamée par Brennus « Vae victis : malédiction pour les vaincus ».
Pour faire reconnaître le génocide qu’ils ont subi, les Arméniens ont accompli un travail impressionnant de collecte et de publication de témoignages. La mémoire des victimes du communisme soviétique a été préservée, entre autres, grâce au travail de l’immense Soljenitsyne, soutenu par d’autres auteurs comme Stéphane Courtois à travers Le Livre noir du communisme . Quant aux victimes du nazisme et d’autres régimes totalitaires, au-delà des témoignages des survivants, elles ont bénéficié d’une image choc à travers des photos prises directement dans les camps de concentration ou des films majeurs, par exemple celui sur les Polonais massacrés par les communistes, produit par Wajda à propos de Katyn.
Note :
[1] Le 7 novembre 1793, la Convention décide de renommer le département en « Vengé ». Ce n’est qu’en 1795 que la Vendée retrouve son nom.
En savoir plus sur METAINFOS.COM
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
