NÉRON, HISTRION OU DICTATEUR POPULISTE ?

Par Bernard PLOUVIER

Tout le monde croit connaître Tiberius Claudius Nero, ce personnage calomnié par Suétone et Tacite, ainsi que par une propagande chrétienne aussi erronée que peu charitable, enfin totalement déformé par les romanciers post-romantiques et les scénaristes de péplums-nanars hollywoodiens et italiens d’après 1945. 

Né en 37, c’est un descendant de Marc-Antoine, par son père & de Germanicus, neveu de Tibère, par sa mère. Claude, le 4e César-Auguste est lui aussi un neveu de Tibère, dont l’héritier naturel, Britannicus, est un épileptique à-demi-idiot, adopte Néron après avoir épousé sa mère (et cousine), Agrippine.

Néron est un jeune homme extraordinairement brillant, instruit par Sénèque, un excellent auteur de tragédies et un philosophe stoïcien d’une exceptionnelle hypocrisie : il prône le détachement des biens matériels, mais se bâtit une fortune colossale grâce aux largesses de son impérial élève :

Sénèque donnant cours à Néron

Britannicus étant mort (on y reviendra), Néron succède à Claude en octobre 54, devenant Princeps Senatus (le premier des sénateurs et, à ce titre, en charge des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire), un titre auquel il ajoute, avec l’accord du Sénat, celui d’Imperator (chef militaire) en 66. Il se suicide en juin 68, à l’occasion d’une énième révolte sénatoriale, cette fois-ci dirigée par un richissime patricien, Servius Sulpicius Galba, qui devient le premier Imperator non-issu de la lignée des Julii et de ce fait très contesté. S’ensuit une année de guerre civile jusqu’au triomphe de Vespasien, un excellent général qui s’avèrera très bon administrateur, comme son fils Titus, l’un des meilleurs « empereurs romains », lui aussi très calomnié :

Vespasien

Comme Caius Julius Caesar, Néron s’attaque aux fonctionnaires corrompus : il révoque et fait juger pour ce motif 12 gouverneurs de province. Il lutte contre l’attribution frauduleuse des charges publiques (toutes électives) par l’effet combiné du favoritisme, du népotisme et de l’achat des votes. Cela lui aliène la sympathie de très nombreux sénateurs et chevaliers.

NERON, jeune.

Il réforme la Justice, la rendant gratuite (son coût passe à l’État) et accroît les peines à l’encontre des escrocs et des faussaires, quel que soit leur rang ou leur lignée, ce qui indispose bien des familles riches et à clientèle nombreuse. Il diminue diverses taxes à la consommation dans l’Urbs (Rome), ce qui améliore le pouvoir d’achat des moins riches, mais il instaure, dans toute l’Italie, un impôt universel sur les revenus et la richesse (l’impôt sur la fortune) : là encore, il ne se fait pas que des amis chez les puissants (les Honestiores), même s’il est vénéré par le petit peuple (les Humiliores).

Néron, la pourpre écarlate

Il finance sur ses revenus personnels divers travaux d’adduction d’eau potable. Il combat le luxe tapageur des aristocrates, et s’en prend personnellement aux fêtards noctambules, ce qui lui sera longuement reproché par Suétone et Tacite, issus des castes riches, qui rédigeront leurs textes respectivement 75 ans et deux siècles après les faits, d’après des racontars transmis par ouï-dire et des calomnies ressassées par une haine familiale recuite. Historia s’écrit encore en partie de cette façon ; si l’on préfère : il n’y a pas que les historiens antiques qui se moquent du monde !

Sa politique de grands travaux urbains et ruraux procure du travail aux chômeurs : l’économie italienne, qui stagnait sous ses prédécesseurs, redevient florissante. En outre, il unifie les monnaies entre les deux parties occidentale et orientale de l’Empire, ce qui aboutit de fait à une dévaluation de 5% pour la monnaie d’or, de 12% pour celle d’argent. Les exportations en sont stimulées, mais les produits de luxe, importés du Proche et du lointain Orients (Indes et Ceylan, voire de la Chine), coûtent davantage aux aristocrates, d’où un regain de fureur en 67-68, ce qui met en branle le dernier complot du règne, menant à la fin, par suicide, du dictateur objectivement bienfaisant.

Cet érudit est un admirateur fanatique de la civilisation hellénistique, ce que l’on ne reprochera nullement à son lointain successeur Hadrien (ou Adrien, les historiens se battent à propos de cet « H » effectivement inutile). Ce dont les chroniqueurs romains lui ont surtout fait grief est d’avoir exempté d’impôt direct la Grèce, pays pauvre.

Hadrien

Bien que pacifique, il a ordonné quelques mesures militaires en Bretagne (l’Angleterre stricto sensu, puisque la conquête et la romanisation échoueront toujours chez les futurs Écossais et Gallois) et en Judée (en perpétuelle rébellion), pour pacifier et civiliser des contrées retardataires et belliqueuses. Son règne étonne tellement les rois parthes qu’il s’en suit un demi-siècle de paix entre les deux empires : cela ne se renouvellera pas !     

L’Empire Parthe

Ce petit rouquin dodu est fort myope – il est donc peu probable qu’il ait pris part à de nombreuses courses de chars ou à beaucoup de combats de pancrace ou de lutte – on rappelle que si, à notre époque, et depuis un siècle, les combats de « catch » sont truqués, les mafiosi de toutes origines ont toujours truqués les combats ou les compétitions de tous genres. C’est, en revanche, un bon poète et un médiocre chanteur, quelque peu cabotin… comme le sont nos politicards contemporains, bien moins soucieux que Néron des besoins du menu peuple. ((https://www.nationalgeographic.fr/video/rome-antique-empire-romain-la-maison-doree-de-neron-construite-sur-des-terres-prises-aux-senateurs).

C’est surtout un pacifique, n’aimant guère voir répandre le sang. Il interdit d’achever les gladiateurs vaincus, ce qui fait contraste avec l’attitude de son prédécesseur et père adoptif, Claude, certes érudit, mais ivrogne et débauché, fort cruel au demeurant. Néron est un homme aimable et fort sociable, d’accès aisé aux justiciables ; il a même décidé de libérer l’agitateur Saül de Tarse-Paul, en 60… ce dont les calomniateurs chrétiens et nombre « d’historiens » n’ont cure.

Les Torches de Néron, tableau du peintre polonais Henryk Siemiradzki de 1876, Musée national de Cracovie, médaille d’or à l’exposition universelle de Paris en 1878.

Totalement innocent du grand incendie de Rome, en juillet 64, il rentre aussitôt dans l’Urbs pour y activer la lutte contre l’incendie, car il est de droit le premier édile de la Cité. À cette occasion, il n’ordonne aucune persécution systématisée des chrétiens, ce qui n’exclut nullement que quelques esclaves chrétiens aient pu être condamnés pour pillage, viol, assassinat ou incendie volontaire : ce que l’on sait du comportement des chrétiens des siècles suivants (et notamment des clergés catholique, orthodoxe ou réformés) doit rendre très sceptique sur la pureté des mœurs chrétiennes au Ier siècle, où ce culte était surtout une affaire d’esclaves, un milieu où la tendresse était dangereuse, donc peu pratiquée.   

Dans la partie Occidentale de l’Empire, la première persécution des chrétiens eut lieu au début de l’année 68, alors que Néron était en Grèce, s’occupant du tracé du Canal de Corinthe et ne se souciant nullement d’une secte dont sa 2e épouse, Poppée, lui parlait en bien.

Poppée et Néron se font apporter la tête d’Octavie !

Il a fait rebâtir Rome de 64 à 66, selon des critères assez stricts de sécurité urbaine, dépensant l’essentiel de son immense fortune non seulement pour sa Maison dorée, mais aussi pour aider à reloger les pauvres ruinés par l’incendie. (https://www.nationalgeographic.fr/video/histoire-empire-romain-neron-empereur-et-architecte-du-grandiose) et https://lejournal.cnrs.fr/videos/lincroyable-salle-a-manger-tournante-de-neron

De la même façon, il a personnellement contribué aux travaux de reconstruction de Lyon – la capitale des Gaules -, victime également d’un grand incendie en août 64, et nul calomniateur n’a jamais osé lui reprocher une responsabilité dans ce désastre, quasi-concomitant du romain. Jusqu’au XIXe siècle, les incendies urbains furent une plaie constante de l’histoire humaine… puis vint l’ère de l’amiante protecteur, aujourd‘hui voué aux gémonies pour des raisons de cancers, qui ont en général touché des professionnels utilisant l’amiante sans respecter les normes techniques d’usage.   

Si Néron fut souvent impitoyable dans la répression des complots fomentés contre lui – il y allait de sa survie -, il n’a nullement fait empoisonner Britannicus, fils épileptique et quasi-imbécile de Claude. La mort brutale de l’adolescent, à qui l’on a fait boire un liquide au décours immédiat d’une crise d’épilepsie, évoque soit une syncope à l’occasion d’une fausse route alimentaire inondant la trachée et les bronches, soit une rupture de malformation vasculaire cérébrale… en tout cas, il n’existait sur le marché romain de l’époque aucun poison à effet instantané ! 

Néron est mort prématurément pour n’avoir pas été assez rude avec l’aristocratie comploteuse, soit l’inverse des légendes colportées depuis deux millénaires. La postérité humaniste et chrétienne l’a agoni pour des crimes qu’il n’a pas commis. Elle encensa, au contraire, un médiocre Imperator, époux et père lamentable, Marc-Aurèle le stoïcien du siècle suivant, qui a laissé à la postérité des sentences dégoulinantes d’autosatisfaction. De fait, il est plus utile, pour obtenir une bonne réputation auprès des « historiens », de se congratuler pour n’avoir pas repris du gâteau que d’avoir bien administré son Empire.


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