par Claude TIMMERMAN
V – La politique de la laïcisation en France sous Léon XIII (1880 / 1905)

Il faut se rappeler qu’au moment de la réunion des Etats Généraux, si effectivement la noblesse (Premier État) se comptait en quelques dizaines de milliers de personnes, le clergé (Second État) englobant tout le monde des acteurs religieux représentait, lui, près d’un tiers de la population ! Le XIXeme siècle a été une période d’essor considérable des congrégations religieuses, notamment féminines. Socialement, indépendamment des congrégations cloîtrées (carmélites, clarisses, franciscaines, etc.) la vie religieuse était alors le seul moyen pour les filles non mariées de sortir de la tutelle familiale et de pouvoir exercer une activité de type dit aujourd’hui « professionnel » (professeur, infirmière, etc.) La politique de lutte contre les congrégations vise à supprimer le rôle et l’influence des institutions religieuses dans tous les domaines considérés comme régaliens où elles exerçaient un rôle considérable sous l’Ancien régime (enseignement, recherche scientifique, philosophique et historique, santé, administration populaire, services sociaux, encadrement moral, encadrement d’ouvrages, etc…) qui avait été restauré finalement dès le Premier Empire, favorisé sous la Restauration et jamais été remis en cause depuis. Dès l’élection de Léon XIII (1878) les parlementaires laïcards se mettent donc à l’œuvre :
- Le premier bastion à abattre est celui de l’éducation : l’offensive des « hussards noirs » et l’expulsion religieuse de 1880 (Freycinet – Ferry)
Jules Ferry (photo ci-dessous) considère que les enseignants doivent être avant tout des « éducateurs » au nouveau régime : il ne s’agit pas d’instruire les enfants, mais d’en faire de « bons républicains » ! « Au-dessus du maître d’école, il y a l’instituteur, c’est-à-dire celui qui institue la République, et au-dessus de l’instituteur, il y a l’éducateur », déclare-t-il. Ce seront les fameux « hussards noirs» :

Dès cette époque, les professeurs refusent cette hiérarchie, et l’historien Lavisse, l’un des principaux collaborateurs de Ferry, les rappellera à l’ordre. C’est donc un contresens historique – que font encore la majorité des enseignants aujourd’hui – de penser que Ferry aurait choisi d’abord l’instruction. Dans ce cadre de formatage idéologique, l’ennemi à abattre est le corps des congrégations enseignantes. La première expulsion des congrégations religieuses de France se produit à la suite de la signature, le 29 mars 1880, de deux décrets par Charles de Freycinet, président du Conseil, et Jules Ferry, ministre de l’Instruction publique. Leur objectif est d’abord de balayer les congrégations enseignantes :
- expulsion de France des Jésuites.
- imposition aux autres congrégations de demander leur autorisation dans un délai de trois mois, sous peine de dissolution et de dispersion.
La plupart ayant décidé de ne pas demander l’autorisation par solidarité avec les jésuites, les congrégations non autorisées (bénédictins, capucins, carmes, franciscains, assomptionnistes…) sont expulsées. Certains couvents dominicains sont fermés. Au total 261 couvents furent fermés, 5 643 religieux expulsés. Dans le Nord où ce décret était très impopulaire, des moines trappistes purent échapper à l’expulsion en étant considérés comme « formant une société agricole » (Pas question de toucher à la bière et au fromage !!!). Cette mesure provoquant de nombreux cas de conscience, il y eut 200 démissions de membres des parquets (Victor de Marolles, Jean de Boysson), des démissions d’officiers, de commissaires de police et d’agents de police.
- L’expulsion des congrégations de 1903 (Waldeck-Rousseau – Combes)

La deuxième expulsion des congrégations religieuses de France est la conséquence de la loi du 1er juillet 1901 sur les associations qui soumet ces congrégations à un régime d’exception décrit au titre III de la loi. Les décrets de 1880 n’ont pas résolu la question des congrégations : « aucune mesure n’a été prise contre les religieuses, et les congrégations d’hommes se sont vite reconstituées. De nombreuses communautés exilées, en effet, sont revenues discrètement dans les années qui ont suivi, puis avec l’accord tacite des gouvernements de « l’esprit nouveau » Jean Sévillia cite ces évaluations chiffrées: « La France compte alors exactement 1 665 congrégations, soit 154 ordres masculins et 1 511 congrégations féminines. Une enquête administrative commandée par Waldeck-Rousseau en 1899 dénombre 30 000 religieux et 28 000 religieuses ». La loi Waldeck-Rousseau sur les associations soumet l’existence des congrégations à une demande d’autorisation :

- « Aucune congrégation religieuse ne peut se former sans une autorisation donnée par une loi qui déterminera les conditions de son fonctionnement. Elle ne pourra fonder aucun nouvel établissement qu’en vertu d’un décret rendu en conseil d’État. La dissolution de la congrégation ou la fermeture de tout établissement pourront être prononcées par décret rendu en conseil des ministres. » (art. 13)
- « Les membres d’une congrégation non autorisée sont interdits d’enseigner ou de diriger un établissement d’enseignement. » (art. 14)
- « La liste des membres et les comptes et l’inventaire de la congrégation sont à la disposition du préfet. » (art. 15)
- « Toute congrégation formée sans autorisation sera déclarée illicite. » (art. 16)
- « Les congrégations existantes […] qui n’auraient pas été antérieurement autorisées ou reconnues, devront dans un délai de trois mois, justifier qu’elles ont fait les diligences nécessaires pour se conformer à ces prescriptions. À défaut de cette justification, elles seront réputées dissoutes de plein droit ; il en sera de même des congrégations auxquelles l’autorisation aura été refusée. » (art. 18)
Le Vatican condamne très mollement cette loi, mais laisse avec naïveté (ou complaisance républicaine ?) aux congrégations la liberté de demander leur autorisation, ce que font la plupart d’entre elles : c’est la soumission de facto aux dictats laïcistes La victoire du bloc des gauches aux élections législatives de mai 1902 porte au pouvoir Émile Combes, allié avec les socialistes de Jaurès, et dont le gouvernement mène un farouche combat anticlérical. Au printemps 1903, Combes transmet à la Chambre cinquante-quatre dossiers de demandes d’autorisation de congrégations masculines présentés par plus de mille neuf cent quinze maisons. Les dossiers se répartissent en trois groupes, tous assortis d’un avis négatif :
- vingt-cinq congrégations « enseignantes » (représentant 1 689 maisons et 11 841 religieux) ;
- vingt-huit « prédicantes » (225 maisons et 3 040 religieux) ;
- une commerçante (les Chartreux, 48 moines).
Parallèlement, Combes transmet au Sénat les demandes de six congrégations d’hommes « hospitalières, missionnaires et contemplatives ». Cinq avec avis favorables qui resteront tolérées :
– les Frères hospitaliers de Saint-Jean-de-Dieu,
– les trappistes, (on ne touche toujours ni au fromage ni à la bière)
– les cisterciens de Lérins, (on ne touche pas au vin !)
– les Pères blancs, (c’est la congrégation missionnaire fondée par le cardinal Lavigerie premier propagandiste républicain en France…)
– les Missions africaines de Lyon (rôle politique et médical utile à la politique colonialiste initiée par Jules Ferry en Afrique Noire et Asie du Sud Est)
Une, avec avis négatif :
– les Salésiens de Don Bosco., (Congrégation enseignante comme par hasard !)
Les congrégations non autorisées sont expulsées à partir d’avril 1903. Ainsi les moines de la Grande Chartreuse sont expulsés manu militari le 29 avril. (On protège le vin mais apparemment pas la liqueur !) Les Chartreux ne regagneront leur monastère qu’en 1940. Quant aux congrégations féminines, 390 ont déposé une demande d’autorisation. Seulement 81 dossiers de congrégations « enseignantes » seront transmis à la Chambre avec avis défavorables. La Chambre ou le Sénat suivent les préconisations de Combes. (La plupart des religieux partirent dans d’autres maisons de leurs ordres en Italie, en Espagne et dans l’Empire Austro-Hongrois…)

Durant l’été 1902, 3 000 écoles de congrégations pourtant autorisées sont fermées sur le territoire national, par ordre d’Émile Combes. Le mouvement s’accélère en 1903 par l’effet de la loi du 4 décembre 1902 qui stipule qu’est frappé d’amende ou de prison :
- quiconque ouvrirait sans autorisation un établissement scolaire congréganiste ; –
- toute personne qui après ordonnance de fermeture continuerait les activités de l’établissement ou en favoriserait l’organisation ou le fonctionnement.
Les expulsions rencontrent des oppositions nombreuses et violentes de la part de la population, notamment en Bretagne.

En savoir plus sur METAINFOS.COM
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
