par Bernard PLOUVIER
Deuxième partie : le roi d’un moment et sa drogue

La poudre de cocaïne peut se sniffer en rails d’environ 100 mg chacun ou être ingérée, étant absorbée très facilement par la muqueuse des gencives, de la bouche et de l’œsophage.
On peut préparer à chaud, avec du bicarbonate de sodium et de l’ammoniaque, la pâte-mère vendue en galettes de 50 à 200 grammes ou en « cailloux » d’un cinquième de galette, pour la fumer, avec ou sans tabac, avec ou sans Cannabis : c’est ce qu’on appelle le « crack » ou « base », vendu 3 ou 4 fois moins cher que la « coke ». On peut aussi la fumer en utilisant comme « pipe » une vieille bouteille de plastique, ce qui provoque des dégâts pulmonaires liés aux anhydrides dégagés par la décomposition thermique des hydrocarbures de la matière plastique : c’est le mode d’utilisation le plus dangereux du crack ; c’est aussi le plus répandu, vu le très faible coût du matériel utilisé.

La poudre de cocaïne peut s’injecter par voie veineuse, ce qui accroît les risques d’une note infectieuse, surtout si l’usager réutilise x fois la même seringue – et bien sûr le passage de la seringue d’un drogué à un autre multiplie de façon considérable le nombre et la variété des accidents infectieux… sans compter les risques de maladies vénériennes (« sexuellement transmissibles » pour les coincés du verbe) chez les cocaïnomanes adeptes du sexe à partenaires multiples.
Injectée par voie veineuse, l’effet maximum de la « coke » survient en moins d’une minute (souvent une trentaine de secondes), mais ne dure que 10 à 20 minutes. Inhalée (par la fumée ou le « sniffage » de poudre), son effet débute en 3 à 4 minutes et ne dure généralement pas plus de 30 minutes. Ingérée, la « coke » donne des effets moins intenses et moins rapides, mais plus durables.

Euphorie, sentiment de puissance physique, hyperactivité intellectuelle qui va de pair avec une logorrhée – le sujet devient un moulin à paroles -, enfin puissance sexuelle accrue (sauf troubles artériels ou nerveux liés à l’âge ou à la maladie), exacerbations des sens, effet antalgique, diminution des besoins en aliments et en sommeil, nausées et, bien sûr, déchaînement du système adrénergique (accélération des fréquences cardiaque et respiratoire, poussée tensionnelle, mydriase – dilatation des pupilles -, et en cas de forte dose un prurit que certains « psy » ont interprété comme des hallucinations tactiles, mais qui correspond plus probablement à une dégranulation des mastocytes – soit une crise urticarienne a minima – ou encore à une vasoconstriction des petites artères du derme.
L’effet « descente », qui se voit en cas d’usage répété à doses fortes et à prises fréquentes, associe une fatigue et une insomnie, des troubles de l’humeur où s’entrechoquent tristesse, irritabilité, mécontentement tous azimuts, ce qui peut aller jusqu’aux crises de fureur.
Freud a utilisé entre 100 et 200 mg 3 à 5 fois/semaine, d’une cocaïne à 95% de pureté, durant une douzaine d’années, puis a progressivement espacé les prises, se droguant 20 années au total, soit de 1884 à 1904. Il n’a donc que très peu connu les ennuis des phases de sevrage, au point d’en nier l’existence. Or et contrairement à ce qu’il a prétendu, la sommation des effets secondaires négatifs, qui durent entre 2 et 5 jours, aboutit à une très forte dépendance psychique. Il est un fait bien connu des historiens de la médecine : le « grand Freud » se savait tellement mauvais médecin qu’il ne soignait ni les membres de sa famille ni lui-même ; on verra qu’il a toutefois fort bien négocié son sevrage en « coke » !

On constate chez le cocaïnomane régulier le même phénomène de « craving » (ou « binge » pour les Canadiens francophones), que celui décrit chez les toxicomanes aux opiacés : l’envie folle (c’est la bonne traduction de craving) du produit – celui qui calme l’angoisse chez l’héroïnomane ou celui qui rend fort, au moins en apparence et de façon trop limitée dans le temps, chez l’adepte de la « coke ».

Pour « booster » l’effet aphrodisiaque, les vieux beaux, hétéro-, bi- et homo-sexuels, qui se savent sur le mauvais versant de la cinquantaine (et au-delà), ont recours au Chem-Sex en additionnant les effets de plusieurs prises successives de cocaïne dans la même séance et une amphétamine (à effets adrénergiques) ou de l’ecstasy (une amphétamine qui procure des hallucinations et un trou mnésique durant sa phase d’action) : la désinhibition est totale durant cette période faste, que l’enragé peut faire durer 24 à 48 heures, dans l’espoir de prouesses sexuelles. Si la réalité n’est pas à la hauteur de la libido, au sens freudien du terme, il arrive que le roi du harem inflige des supplices à ses esclaves sur lesquels Sa Grandeur transfère sa défaillance, réalisant la version sadique du « transfert freudien », initialement décrit par le maître comme un phénomène « platonique » : on ne doit jamais oublier que Freud était un grand affabulateur.
Tout cela est obtenu au prix d’un risque – qui grandit avec l’âge et les tares métaboliques ou viscérales – de crises convulsives, de troubles du rythme cardiaques, d’infarctus myocardique ou cérébral par vasoconstriction des petites artères, de conduite automobile ultra-dangereuse, voire de crime commis en phase d’excitation majeure ou de suicide lors de la phase de « descente ».

Le nombre de maladies vénériennes croît par la même occasion – herpès génital, syphilis, chlamydioses, chancre mou, blennorragie et prostatite à germes variés, papilloma-viroses, Sida, hépatites B, C et Delta, enfin le nouveau-venu en Europe depuis 2020 : la variole du singe… et un jour, il faudra bien étudier de nouveau ce qu’avaient écrit les explorateurs britanniques et français des années 1880-1955 sur les relations sexuelles entre des adolescents de certaines tribus africaines des régions orientales (les Massaïs du Kenya) et tropicales avec des Babouines ou des Singes verts (Chlorocebus sabaeus) d’Afrique Occidentale subsahélienne, ou encore des jeunes Maghrébins avec chèvres et autres animaux familiers ! La zoophilie est bien connue en Europe, aux Indes, chez les Amérindiens et les Esquimaux ou en Océanie. En France, l’article 521-1 du Code pénal, ajouté en 2004 et réactualisé par la Loi de 2021, condamne les pratiques zoophiles.

Les effets de la prise chronique de cocaïne sont eux aussi très lourds. En diminuant l’appétit, la « coke » entraîne tous les ennuis musculaires, osseux et gingivo-dentaires de la malnutrition, ceux que l’on retrouve dans les rares cas d’anorexie mentale poursuivie après la fin de l’adolescence. Enfin, le sniffage déclenche une rhinorrhée chronique avec un double risque de sinusite chronique et de perforation de la cloison nasale… l’observation des « tics » du malade permet une approche diagnostique immédiate.
Les dégâts neurologiques de l’abus chronique de « coke » sont également considérables : outre la diminution de l’auto-critique (mais le cocaïnomane, soit un être au narcissisme hyperdéveloppé, n’est pas au départ un grand pratiquant de la chose) et du self-control (même remarque), on assiste à une diminution des facultés d’apprentissage (par amoindrissement de la mémoire à court terme). Le cocaïnomane vieilli devient indécis, ne sait plus s’adapter aux événements : il est mûr pour la dépression chronique et l’alcoolisme. En IRM cérébrale, on constate une atrophie du cortex progressivement croissante, chiffrée à 3 millilitres/an de matière grise (les neurones), par méthylation de l’ADN neuronal : c’est un prélude à la mort cellulaire par apoptose – le suicide cellulaire programmé.
En résumé, l’excitation tous azimuts – physique, psychique et sexuelle – est ce que cherche le consommateur, quand il veut se sentir durant quelques instants, sinon le roi du monde, du moins supérieur à ses concurrents. Et c’est en réalité un constat d’échec : l’utilisateur chronique est devenu dépendant du produit qui seul lui permet de rivaliser avec des concurrents meilleurs que lui. Mais avec un coût physique et psychique énorme, nié en son temps par Freud… qui mit vingt années à s’en désintoxiquer, grâce à une augmentation des doses de tabac, autre drogue qui gâcha ensuite sa vie et le fit mourir !

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