MAIS L’OCCIDENT EST-IL VRAIMENT EN DÉCLIN ? 2/2

Par Yves MONTENAY

Les événements géopolitiques conduisent la plupart des observateurs à conclure à un déclin de l’Occident. Mon avis est beaucoup plus nuancé. En disant « Occident », on pense à un groupe de pays qui perdrait du terrain en géopolitique, en économie et en démographie. Ça me semble très exagéré ! De plus, je pense que l’Occident est une idée, une civilisation, plutôt qu’un ensemble d’États, et que cette civilisation garde tout son attrait.

La géopolitique est à la mode, et c’est d’abord dans ce domaine que la presse mondiale voit la preuve du déclin de l’Occident Or qu’appelle-t-on « l’Occident » quand on parle de géopolitique ? En simplifiant, on pense aux Etats constituant l’Union européenne et aux pays anglo-saxons : les États-Unis et le Commonwealth développé (Grande-Bretagne, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande), soit environ un milliard de personnes sur une population mondiale d’environ 8 milliards. Leur population y est encore majoritairement d’origine européenne, mais de moins en moins. Personnellement, j’y ajoute le Japon, Taïwan, la Corée du Sud et Singapour, qui sont des pays libres et développés, avec notamment un enseignement supérieur qui diffuse les mêmes valeurs scientifiques et humaines. Je n’utilise pas le mot « libéralisme », car il est souvent l’objet de contresens.

Comme illustration géopolitique du déclin de l’Occident, on cite souvent le poids de la conférence des BRICS* (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) ou de l’Organisation de coopération de Shanghai** regroupant des Etats totalisant 3 milliards d’habitants. Or, ces pays n’ont rien en commun, ni comme objectifs, ni comme puissance, ni comme systèmes politiques ou économiques.  Et les deux plus importants, la Chine et l’Inde, sont même militairement ennemis. Or, avec leurs 2,8 milliards d’habitants, ce sont ces deux pays qui font l’essentiel des groupements géopolitiques considérés comme illustrant le déclin de l’Occident. De plus, certains des pays de ces groupes sont partiellement occidentaux, notamment le Brésil par la formation intellectuelle d’une grande partie de sa population, Donc, quelles que soient les déclarations de ces groupes, je ne vois pas ce  que ce qu’ils peuvent faire de concret qui soit anti-occidental. C’est donc à tort que l’on se laisse impressionner et que l’on en déduit un déclin de l’Occident.

[Sur ce thème, vous pouvez lire, par exemple, l’analyse du politologue Zaki Laïdi dans Le Monde « Sommet des BRICS : « Une fois les récriminations anti-occidentales exprimées, chacun déroule son propre agenda »]

L’URSS est aujourd’hui remplacée par la Russie, mais entre-temps la Chine a pris la deuxième place, tandis qu’émergent d’autres pays comme l’Inde ou l’Indonésie. Ou encore l’Iran, non par sa puissance économique mais par sa capacité de nuisance : approche de l’armement nucléaire, perturbation de l’Irak, de la Syrie et du Liban via la partie chiite de leur population, soutien au Hamas et fourniture massive de drones à la Russie. La géopolitique n’est pas tout, et ceux qui s’inquiètent ou se félicitent du déclin de l’Occident parlent aussi de ses supposées faiblesses économiques et démographiques.

Commençons par sa perte de poids économique. Là aussi, il faut distinguer évolution naturelle et déclin : ce n’est pas parce qu’un pays non occidental se développe que l’Occident décline. C’est plutôt le contraire, car sa croissance bénéficie à tous : il n’y a qu’à voir l’inquiétude des financiers et des économistes sur les répercussions mondiales négatives du ralentissement chinois ! Le développement est une invention occidentale, mais ce n’est pas un secret et certaines de ses composantes, notamment techniques, se diffusent facilement, là aussi au bénéfice économique (mais pas forcément géopolitique) de tous. Ces techniques ont souvent été implantées dans des pays concurrents, dont la Chine, par des entreprises occidentales, notamment de Taiwan : fabrication d’avions, de voitures, de turbines, de puces électroniques… Bref c’est l’Occident qui est à l’origine du développement. Il peut être géopolitiquement nié mais ce n’est pas une illustration de son déclin économique. Plus généralement, voir certains pays se développer est plutôt un succès qu’un échec pour l’Occident. Mais pour se développer complètement, il leur faudrait s’occidentaliser davantage, d’abord en permettant la libre circulation des idées et des hommes.

La Chine (photo ci-dessus) a non seulement été moins efficace médicalement, mais s’est auto-paralysée, ce qui a nui à sa réputation économique et géopolitique. Et il semble que bien d’autres pays, à commencer par la Russie, ont été bien plus sévèrement atteints que l’Occident, même s’ils cachent soigneusement leurs statistiques de mortalité.

En général, on illustre le déclin économique de l’Occident en citant la montée de la Chine. Or depuis plusieurs années, j’insiste sur le fait que le développement de la Chine est en partie un phénomène naturel de rattrapage. Lorsque l’Europe de l’après deuxième guerre mondiale à elle aussi fait son rattrapage, ce qui a réduit le poids relatif des États-Unis, personne n’en a tiré l’idée d’un déclin de ces derniers. Ce rattrapage chinois provient du retour à l’ordre public après le désastre maoïste et de l’adoption de quelques mesures occidentales comme l’adoption d’une économie (partiellement) de marché. Mais son refus de plus en plus proclamé des valeurs occidentales va faire plafonner son économie à l’avenir. La prise de conscience tardive de ces deux mécanismes, auquel s’ajoute une catastrophe démographique (https://metainfos.com/2021/10/22/demographie-chinoise-histoire-dun-declin-annonce/) , fait qu’on ne parle plus du dépassement de l’économie américaine par l’économie chinoise, bien que ce pays soit 4 fois plus peuplé !

En attendant, les économies occidentales poursuivent leur progression, qui paraît lente à leurs habitants, mais qui, replacée dans une perspective long terme, reste importante. L’inflation actuelle me semble passagère, sous l’effet de la guerre en Ukraine et du “quoi qu’il en coûte” français et de ses équivalents étrangers.

Comme pour le développement, des matériels militaires relativement simples se diffusent facilement, ou peuvent se fabriquer localement, comme certains drones. Tandis que le matériel plus sophistiqué fait l’objet de contrats de vente d’armes qui font la fierté des États-Unis et même de la France avec ses canons Caesar et ses Rafales. Ces armes sont ensuite probablement copiées par le reste du monde. Donc voir désormais des pays très moyens, et à fortiori la Chine, gagner en puissance me paraît inévitable et naturel. Ce n’est pas l’illustration d’un déclin.

D’ailleurs, que valent aujourd’hui les armées non occidentales ? L’armée russe, censée naguère être la deuxième du monde, a étalé ses faiblesses et doit aujourd’hui se réfugier derrière des lignes Maginot pour se protéger de la petite Ukraine et importer une partie de son matériel de Turquie et d’Iran. L’armée chinoise impressionne par son arsenal nucléaire, la quantité de son matériel, l’importance de sa flotte, mais personne ne sait ce qu’elle donnerait dans un conflit réel. Rappelons que le budget militaire américain est 4 fois celui de la Chine et 10 fois celui de la Russie.

On pointe à juste titre le vieillissement de l’Occident et la baisse de sa fécondité. J’ai toujours été nataliste, alors que ce terme a été déconsidéré, mais revient actuellement un peu en grâce face à l’écroulement démographique de la majorité du monde. Les pays les plus touchés aujourd’hui ne sont pas l’Europe ou les Etats-Unis, mais le Japon, la Chine, Taïwan et la Corée du Sud, qui sont ou seront bientôt suivis par l’Amérique latine, l’Inde, le Vietnam, la Thaïlande. Pour l’instant, les pays occidentaux sont mathématiquement moins touchés du fait d’une forte immigration. J’ai bien conscience des craintes politiques et culturelles face à cette vague. Mais mon avis, que j’avoue être à contre-courant, est que ces craintes sous-estiment l’assimilation au fil des générations, du fait des mariages mixtes et de la réussite professionnelle, notamment décrite par Arnaud Lacheret dans son livre Les intégrés – réussites de la deuxième génération de l’immigration nord-africaine.

La fécondité de la diversité est maintenant évidente pour les entreprises. Reste à la gérer aussi bien dans les administrations ou la société dans son ensemble. Il est vrai qu’il est plus facile de faire respecter l’ordre public dans une entreprise privée que dans une société démocratique. Et c’est justement cette immigration qui illustre l’autre face de l’Occident : Il n’est pas seulement un objet géopolitique, il est d’abord une civilisation.

Pourquoi cette vague migratoire ? Pour avoir un meilleur niveau de vie, certes, mais pas seulement. Déjà, ce meilleur niveau de vie est un coup de chapeau à l’efficacité du système occidental ! Mais il s’y mêle pour beaucoup le désir d’une vie plus libre, y compris sur le plan intellectuel : malgré un niveau de vie important sur place, une bonne part des notables non occidentaux viennent séjourner en Europe ou aux États-Unis, où leurs enfants se fixent souvent. Et parmi les migrants plus modestes, beaucoup fuient les dictatures, les islamistes, et plus généralement l’insécurité physique ou intellectuelle. C’est l’occasion de se demander ce qu’est intellectuellement l’Occident.

[Résumons Raymond Aron l’Occident est un modèle de civilisation, et un système de valeurs contingent et fragile.]

Philippe Nemo l’a bien décrit dans son ouvrage Qu’est-ce que l’Occident : la combinaison de la Grèce classique, du juridisme romain, du christianisme, de la Renaissance, du protestantisme et des Lumières, tout cela permettant une vie intellectuelle libre et innovante.

Or ce résultat est redoutable pour les dictatures de toute espèce, et, comme le dit très clairement le président chinois, « les valeurs occidentales sont l’ennemi » et sont coupables d’impérialisme culturel. Cela explique largement la situation géopolitique et les déclarations anti-occidentales des autocrates. Mais ces derniers, et notamment la Chine, vont devoir se renforcer économiquement sans la liberté de l’information et la concurrence des idées. Je pense qu’ils ne réussiront pas, et le retournement des anticipations sur le développement de la Chine montre que nombre d’experts se sont désormais rangés à mon avis, même s’ils ont une approche trop financière de l’économie, alors que je pense que l’échec chinois est surtout démographique et politique.

Par ailleurs, l’Occident est souvent victime de sa tendance à l’auto-flagellation. Mais pour moi, c’est le défaut d’une qualité. L’autocritique, faiblesse à court terme, force à long terme. Historiquement, l’Occident a progressé notamment par sa faculté d’autocritique :

  • autocritique intellectuelle, par exemple la Réforme ou les Lumières, origine de la Révolution. Elles ont sur l’instant causé des désordres sanglants, mais ont permis dans un deuxième temps la liberté de conscience et la liberté politique. Le marxisme est l’une de ces autocritiques, ainsi que les nouvelles modes décoloniale ou woke. J’espère que la libre discussion permettra d’en sortir par le haut, comme pour les deux premières.
  • autocritique scientifique, chaque nouvelle idée remettant en question les connaissances passées. Cela à l’inverse des traditions qui ont paralysé les autres pays, traditions sur lesquelles beaucoup d’autocrates s’appuient pour garder leur pouvoir au détriment de leurs citoyens.

L’autocritique découle de la liberté de penser, pilier fondamental de la culture occidentale, et si j’ai placé ci-dessus l’intellectuel avant le scientifique c’est que le premier est une condition du second. Cette attitude intellectuelle est résumée par le mot “humanisme”, et les lecteurs intéressés peuvent consulter une analyse du récent livre « Pourquoi les humanités sauveront la démocratie » d’Enzo Di Nuoscio dans ce domaine.

C’est cette remise en question permanente qui a permis les progrès dans tous les domaines, et qui inquiète bien sûr les pouvoirs en place.

Finalement, au-delà des proclamations, les actions anti-occidentales concrètes sont rares, à l’exception notable de l’agression russe en Ukraine et du succès des Talibans en Afghanistan. On voit bien néanmoins que dans ces deux cas, c’est l’agresseur qui en sort finalement affaibli, qu’il gagne ou qu’il perde. On constate également que l’économie de nos pays est plutôt moins menacée que d’autres. Et si quelques États se développent assez rapidement, cela ne se fait pas au détriment de l’Occident, comme on l’a à posteriori constaté pour le développement du Japon. Enfin, la crise démographique mondiale menace moins l’Occident que bien d’autres pays. Il y a quelques années, mon propos aurait été inaudible. Mais l’échec chinois, et celui de l’agression russe en Ukraine ont ouvert les yeux de beaucoup sur les faiblesses des anti-occidentaux. Surtout si, comme je le pense, ces faiblesses proviennent de leur rejet des idées occidentales, plutôt que des considérations financières que l’on trouve dans les magazines économiques.

Senegal President Bassirou Diomaye Faye leaves the Banquet Hall after the closing session of the ordinary session of Economic Community of West African States (ECOWAS) Heads of State and Government in Abuja, on July 7, 2024. A summit of West African leaders opened on July 7, 2024 in Abuja in a tense political context following the decision of Niger, Mali and Burkina to unite within a « confederation ».

Un bémol toutefois pour nuancer ma position, qui vous paraîtra probablement trop optimiste : les gouvernants qui fixent les programmes scolaires du Sud imprègnent les jeunes d’anti-occidentalisme, aidés en cela par certains enseignants du Nord. Et cela vire localement à un nationalisme aigu ou à un endoctrinement religieux, qui peuvent générer des catastrophes, comme on le voit aujourd’hui de la part d’Israël et des Palestiniens. Et cela pourrait engendrer demain une invasion de Taïwan ou des succès islamistes, notamment au Sahel face à des gouvernants pensant vaincre seuls ou avec l’appui de quelques mercenaires russes brutaux et ouvertement pillards. Ces catastrophes sont possibles, mais les problèmes des autocrates demeureront : l’Occident est d’abord une idée, et on ne peut pas tuer une idée.

Source : yvesmontenay.fr

Note :

* BRICS : Avec une population totale de 3,24 milliards d’habitants, les BRICS représentent 40 % de la population mondiale et une part du PIB mondial estimée à 26 % (26 billions de dollars). Les 4 pays fondateurs sont aujourd’hui parmi les 15 plus grandes puissances économiques mondiales : la Chine 2e, l’Inde 5e, la Russie 8e, et le Brésil 11e. L’Afrique du Sud qui les a rejoint en 2011 est quant à elle à la 39e place. Pour s’affranchir de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, les BRICS ont créé en 2014 la Nouvelle Banque de développement (NBD) qui, depuis sa création, a prêté 30 milliards de dollars aux États émergents pour leur développement. Porte-voix d’un monde non occidental, les croissances florissantes des BRICS rendent le club attractif et une vingtaine de pays souhaitent le rejoindre. Fin août 2023, les BRICS ont annoncé accueillir 6 nouveaux membres dès janvier 2024 : l’Iran, l’Argentine, l’Égypte, l’Éthiopie, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes.

** Organisation de coopération de Shanghai (photo ci-dessus) : créée en 2001 par la Chine, la Russie et 4 pays d’Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan, Ouzbékistan), l’OCS s’est progressivement élargie à l’Inde et au Pakistan en 2016, et, depuis 2021, à l’Iran. La Mongolie, la Biélorussie et l’Afghanistan sont membres observateurs. Les buts de cette organisation sont avant tout géopolitiques. Elle vise plus globalement à stabiliser la région centrasiatique en luttant contre les mouvements fondamentalistes et séparatistes. Elle s’élargit à une coopération économique et commerciale. L’OCS participe à la stratégie diplomatique chinoise qui cherche à donner la priorité depuis le début des années 1990 à la mise en place de « partenariats stratégiques » avec tous les pays qui comptent et au premier chef ceux qui pourraient faire contrepoids à la puissance américaine.


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