RÉVOLUTION FRANÇAISE ET BOLCHEVIQUE 2/2

par Bernard PLOUVIER

Depuis le début du règne de Louis XV, la riche bourgeoisie du négoce, des manufactures et des professions libérales, reprenant la méthode inaugurée par les « robins » aux XVe-XVIe siècles, s’est lancée dans l’achat de charges et d’offices anoblissant, pour jouir de la considération attachée à un titre authentique et que n’offraient évidemment pas une particule de complaisance ou le nom d’une propriété accroché au patronyme ancestral. Dès qu’ils ont amassé assez de capital pour le faire, ces ambitieux achetèrent un manoir et des terres, sur lesquelles ils perçurent les droits seigneuriaux, exigeant les mêmes privilèges fiscaux et honorifiques que les nobles de vieille souche.

Il est évident que l’aristocratie traditionnelle, d’assise terrienne et en principe vouée aux carrières militaires, administratives ou ecclésiastiques, repoussait ces nouveaux venus, dont les prétentions ne faisaient grogner les paysans que si elles dépassaient celles des anciens propriétaires. Bien plus que d’une lutte des classes, il s’est agi d’une lutte des castes, entre parvenus en état d’ascension sociale, et aristocrates figés dans leurs modes de pensée et de vie alors qu’ils entraient en déclin économique : ces nobles fidèles aux traditions fourniront la majeure partie des opposants au processus révolutionnaire, puis des émigrés.

La très stupide ordonnance de 1781, concoctée par le maréchal Philippe de Ségur (portrait ci-dessus), ministre de la Guerre de décembre 1780 à la fin du mois d’août 1787, réservait l’entrée du corps des officiers aux seuls candidats appartenant à des familles nobles depuis au moins deux générations. Or, sous le règne de Louis XV, comme durant la guerre d’indépendance américaine qui dégénéra en guerre franco-britannique, des roturiers très braves et à l’enthousiasme communicatif avaient été promus officiers… même à Sparte, un ilote pouvait devenir un citoyen s’il faisait preuve d’un grand courage au combat et, au Moyen Âge, un fils de paysan pouvait être adoubé dans les mêmes circonstances.

On comprend mal qu’un érudit comme l’était Louis XVI ait laissé passer cette réaction nobiliaire, mécanisme imbécile de défense d’un groupe social qui ne veut pas s’adapter à l’évolution rapide des mentalités et du progrès technique. Car l’artillerie influe considérablement sur le cours des batailles et des campagnes et cette arme technique tente beaucoup moins l’aristocratie de vieille souche que la cavalerie. L’ordonnance de Ségur est le modèle de ces décisions stupides qui furent monnaie courante durant le règne proprement désastreux de « Louis le dernier ».

Depuis le début de ce règne, en mai 1774, s’agitent les princes du sang, tous persuadés de pouvoir mieux diriger l’État que le roi, dépourvu de caractère. Or ces princes sont ou tarés (le duc de Chartres puis d’Orléans ; le duc de Conti), parfois intelligents, mais velléitaires (le comte de Provence), dans d’autres cas de simples benêts, tous étant guidés par de très ambitieux conseillers – dont le plus célèbre demeure l’artilleur Choderlos de Laclos :

Le haut-clergé a sa part d’ambitieux, qui lorgnent les postes ministériels, tandis qu’une foule de prêtres roturiers, en pratique exclus des honneurs épiscopaux, rêvent d’un bouleversement social qui leur permettrait d’assouvir leurs ambitions. Tous sont en revanche d’accord pour continuer à ne payer qu’une somme dérisoire, le « don gratuit », en guise d’impôt, alors que les biens immobiliers du clergé sont gigantesques. Enfin, beaucoup de clercs qui seront des révolutionnaires sont des viveurs fastueux, voire d’authentiques délinquants sexuels – la pédérastie homosexuelle de Sieyès est bien connue.

La haute noblesse de cour, exceptionnellement débauchée, arrogante et futile, est également riche d’une pléthore d’ambitieux qui se croient dignes des plus hautes charges civiles et militaires. C’est aussi le cas des robins des Parlements de Paris et de province qui, beaucoup plus instruits et moins débauchés que les aristocrates de cour, veulent conquérir le statut d’homme politique qu’ils tentent d’usurper depuis la Régence, trois-quarts de siècle plus tôt : ils aspirent à former l’équivalent français de la très britannique Chambre des Lords, dans une monarchie parlementaire à deux Chambres. Dès 1789, on les nommera des « Monarchiens ». Là encore, l’on observe le scandale d’une sous-imposition anachronique : il est très loin le temps où les chevaliers assuraient seuls le service armé, payant « l’impôt du sang », ce qui justifiait leur exemption fiscale.

Seuls les nobles introduits dans le monde de l’armement naval et des plantations coloniales, des forges et des verreries, des manufactures et des mines, tolèrent les riches parvenus, avec lesquels ils sont souvent en relation d’affaires où qu’ils côtoient dans les « sociétés de pensée » – c’est le terme générique des loges maçonniques et des académies de province.

La société de la fin de l’Ancien Régime n’est pas bloquée : on y fait place au mérite personnel, fondé sur la science ou la richesse. Ces personnages riches, titrés ou non, mais insérés dans un siècle où tout bouge très vite – techniques et mentalités -, seront des « libéraux », désireux de mettre un terme aux règlements corporatistes qui limitent la fabrication des objets et protègent les ouvriers des fantaisies avaricieuses des employeurs. Ils encadreront la reconstruction du pays, après le douloureux intermède « terroriste ».

Là encore, il ne s’agit pas d’une lutte des classes entre artisans d’une part, entrepreneurs et négociants de l’autre, mais d’une question de méthode et d’idées. S’opposent les partisans d’une réglementation contraignante, générant une routine apaisante pour les esprits angoissés, et les sectateurs de la pleine liberté d’entreprendre et de commercer – les futurs capitalistes conquérants, nobles et bourgeois s’entremêlant.

Ces Riches bourgeois, ces avocats aisés grands jacasseurs, rêvent d’un Parlement à l’anglaise, soit l’équivalent de la Chambre des Communes à laquelle ils se verraient facilement élus grâce à leurs exceptionnelles qualités (l’époque n’est pas à la modestie). Ils veulent pouvoir exprimer leur avis ; ils ont la prétention d’infléchir la vie politique du pays et désirent par-dessus tout s’affranchir de la lourde tutelle du clergé catholique sur la vie intellectuelle de la nation. Tous en ont assez de l’arrogance et des privilèges, nobiliaires et cléricaux.

Haineux pour la plupart, les diplômés pauvres, gens de petite robe et gens de lettres, enseignants et petits fonctionnaires promis à un avancement médiocre ou aléatoire en une société où dominent le favoritisme et le népotisme, ont acquis un art oratoire certain, tant dans les collèges, au contact de la littérature grecque et latine, que dans les sociétés de pensée. Ils vont abuser de la démagogie la plus abjecte pour exciter la populace, avec une maestria qui servira d’école à tous les apprentis révolutionnaires des XIXe et XXe siècle.

La populace fruste et sadique, dans la tragi-comédie historique de la Révolution Française, ce sont les « poissardes » et les « sans-culottes », ces derniers étant ainsi dénommés parce qu’ils portent des pantalons, comme les paysans, les ouvriers et les marins. On n’insiste pas assez, de nos jours, sur le rôle de l’alcool dans les grandes journées révolutionnaires : une grande partie de l’argent dépensé par les organisateurs des « manifestations spontanées de la colère du peuple » (une expression marxiste, et donc à la fois absurde et mensongère) l’a été pour « rafraîchir » la « canaille » avant de la lancer à l’assaut de forces de l’ordre, également soumises à l’imprégnation éthylique.

L’humanité demeurant constante dans ses comportements individuels et collectifs – depuis son éclosion et jusqu’à sa disparition ou sa transmutation en sur-espèce -, l’histoire ne peut être que cyclique dans ses événements, les mêmes causes engendrant les mêmes effets, identiques dans leur essence et différant par les seuls progrès ou régressions techniques. Il n’y a jamais eu et il ne peut y avoir de progrès moral de l’humanité, pas plus que pour n’importe quelle espèce animale.

Exemple : pillage en Nouvelle-Calédonie émeutes de juin 2023

Les tueries et les viols, le vandalisme et le pillage ne peuvent que se répéter, par les effets conjugués de la bêtise, de la joie de nuire à autrui et du fanatisme – politique et religion sont de même essence. Les hommes de main (et les dames, car le sexe ne fait pas grand-chose à l’affaire) de la subversion sont tous bâtis sur le même modèle : ce sont des psychopathes violents et des colériques.

Les tireurs de ficelle les plus adroits sont les idéalistes, d’autant plus dangereux qu’ils sont sincères et sont de redoutables ou de ridicules phraseurs, rabâchant, depuis l’aube des temps historiques et peut-être même en cette préhistoire inconnue, les mêmes promesses impossibles à tenir : le règne de la Liberté et de l’Égalité, voire le Droit au bonheur !

Au final, la Révolution, débutée en 1787 par la révolte anti-absolutiste des notables, se termine par le triomphe de l’absolutisme, celui de l’Empereur – et on rejouera le même scénario entre 1848 et 1852, avec dans les deux Empires le même désastre militaire final.

La Révolution a donné au monde le système métrique – les Anglo-Américains ne s’y sont pas encore mis pour toutes leurs activités, s’avérant incapables d’abandonner l’antique système duodécimal. Elle a introduit le principe du service militaire obligatoire, créant les conditions qui aboutiront aux guerres faites avec du « million d’hommes ».

La Révolution n’a fait qu’accentuer le processus de centralisation du pays et de la nation, alors que les rois n’osaient pas trop – en dépit de leur soi-disant pouvoir absolu de droit divin – s’attaquer aux franchises et aux droits des trois classes de sujets, à celles et ceux des provinces et des « bonnes villes ».

À son débit, elle a introduit en France deux plaies qui suppurent toujours depuis plus de deux siècles : le politicien professionnel et le jacobinisme – qui n’est pas la centralisation comme trop de prétendus historiens l’écrivent, mais le contrôle voire la domination du Législatif sur l’Exécutif. Il est loin le temps où les monarques choisissaient leurs ministres parmi les plus savants et les plus honnêtes des spécialistes : en nos jours ripoublicains, « n’importe qui étant bon à n’importe quoi est placé n’importe où, n’importe quand, n’importe comment » !

Maximilien Robespierre qui, jusqu’à la folie de l’été de 1792, était un humaniste sage, s’opposait à la réélection, préconisant un seul mandat dans la vie d’un candidat – il avait fait voter en 1791 le principe de la non-rééligibilité des Constituants. Mais en 1792 les ambitieux membres de la Législative voulurent au contraire professionnaliser leur statut et depuis lors, nous vivons sous la coupe de milliers de féodaux élus et réélus, qui s’avèrent à la fois nuls (pour 90% d’entre eux) et corrompus (le pourcentage réel est, sur ce point, inconnu).

L’année 1793 – par le 21 janvier – a démontré une nouvelle fois que les peuples aiment les hommes forts : de Jules César, Charlemagne ou Tamerlan jusqu’à « Staline », l’expérience historique démontre que les grands tyrans restent vénérés – à distance de leur mort, bien sûr. A contrario, les peuples n’ont aucune pitié pour les faibles, pour les trop scrupuleux : Louis XVI, le très cultivé et fort intelligent, et Nicolas II, l’ultime Tsar qui était un idiot, ont été assassinés en dépit de leur vie privée irréprochable parce qu’ils étaient des faibles.Qu’on veuille le reconnaître ou non importe peu : les peuples aiment les vrais durs.         


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