QUELLE LANGUE POUR L’EUROPE ? 3/4

 par Marc ROUSSET

Le paradoxe du monopole de l’anglo-américain, alors que le Royaume-Uni a quitté l’UE, s’est concrétisé, le 25 avril 2018, par l’exacerbation de l’ambassadeur de France auprès de l’UE, Philippe Léglise-Costa, qui a claqué la porte d’une réunion du Conseil car les travaux s’y tenaient en anglais.

De même, en octobre 2020, les 22 procureurs de chaque pays du futur Parquet européen, à une très large majorité, alors qu’aucun n’est anglophone, ont décidé que la langue interne de travail du Parquet serait l’anglais. Une réaction politique et énergique de la France, quitte à pratiquer la politique de la chaise vide, s’imposera un jour, afin d’éviter que l’anglo-américain de Wall Street s’introduise encore davantage dans le domaine juridique européen, d’autant plus que le siège de l’institution sera à Luxembourg et que la langue de travail de la CJUE à Luxembourg est le français. Une action conjointe en justice auprès de la CJUE, pour dénoncer le non-respect par la Commission des traités, du multilinguisme, de l’allemand et du français dans le cadre de l’UE, a été décidée par plusieurs associations européennes en janvier 2021.

La domination brutale de l’anglo-américain dans l’UE est à la fois la conséquence de l’élargissement, mais surtout de la volonté d’une partie de l’appareil administratif européen originaire de l’Europe du Nord. Ainsi, le secrétaire général danois Jeppe Tranholm-Mikkelsen du Conseil de l’UE s’est permis de donner instruction à ses services, dont la plupart des membres parlent parfaitement le français, de n’envoyer que des notes en anglais au Président du Conseil européen, le Belge francophone Charles Michel.

La commission des affaires européennes du Sénat a adopté, le mercredi 29 janvier 2020, un avis politique, sur la proposition de son président, Jean Bizet, afin de dénoncer le recul manifeste de l’usage de la langue française dans les institutions européennes qui sont devenues anglophones. Les candidats aux postes clés doivent parler anglais ; parler une autre langue lors des réunions est malvenu ; les documents sont rédigés seulement en anglais. En 1997, 45 % des documents de la CE étaient rédigés en anglais, seulement 40 % en français, 5 % en allemand ; en 2014, on en était respectivement à 81 %, 5 % et 2 %. Les Britanniques sont partis, mais pas leur cheval de Troie.

Cet unilinguisme de facto, puisque personne n’en a jamais discuté, est de plus en plus mal ressenti par les fonctionnaires européens eux-mêmes qui ont sans doute pris pour argent comptant la devise de l’Union : « Unie dans la diversité ». Un groupe d’eurocrates de toutes nationalités a lancé une pétition fin 2019 à la nouvelle présidente de la Commission, l’allemande Ursula von der Leyen, afin de défendre le français et le multilinguisme.

Si on les lit, la situation est proche d’une politique discriminatoire puisqu’ils en sont à réclamer le droit « d’utiliser le français sans nous cacher et sans nous excuser ». Pour ces fonctionnaires, « le monolinguisme anglais nous bride dans nos moyens d’expression », d’autant que la qualité de cette langue ne cesse de se dégrader, le nombre d’anglophones de naissance étant particulièrement faible au sein des institutions, une situation que le Brexit ne va pas améliorer. Ils démontrent à quel point l’anglais ne s’est pas imposé comme par miracle mais parce que quelques personnes bien placées dans l’appareil administratif en ont décidé ainsi. Les signataires de la pétition demandent donc à Von der Leyen de proclamer le droit de chacun à s’exprimer dans l’une des trois langues de travail et de promouvoir le multilinguisme.[1]

L’alternative, maintien ou non de l’anglais, pose un problème légal car l’anglais n’est plus la langue officielle d’aucun pays de l’UE et ne devrait donc pas rester langue officielle de l’UE. D’un autre côté, en vertu de l’article 342 du Traité sur le fonctionnement de l’UE, tout changement aux règles concernant les langues des institutions européennes est sujet à un vote unanime du Conseil, lequel ne votera pas la suppression de l’anglais des langues officielles.

Un premier pas d’une UE digne de ce nom serait la rédaction des textes dans la langue d’origine de l’auteur, suivie d’une traduction à définir au cas par cas dans les trois langues de travail, ce qui augmenterait la clarté et la précision, au détriment du rouleau compresseur anglo-saxon. Personne ne veut enterrer l’anglais ; il a une place en tant que lingua franca dans les échanges internationaux. En revanche, au sein de l’UE, l’anglais doit rester à sa juste place : celle de la langue maternelle de 1 % des citoyens.[2]

Boris Pahor, ancien Professeur de littérature, déporté au Struthof pendant la guerre, assène à propos de la langue anglaise : « C’est la langue du commerce et du dollar, ce n’est pas à proprement parler une langue européenne. En fait, il n’existe que deux idiomes véritablement européens : le français et l’allemand qui domine l’Europe de l’Est »[3].

Entré dans la CEE en 1973, le Royaume-Uni, aidé par le renfort des pays nordiques, a fini par imposer l’anglais au détriment de l’allemand et surtout du français, qui fût longtemps la langue quasi officielle des institutions bruxelloises. Par faiblesse d’âme et d’esprit, les élites qui siégeaient au nom de la France ont rendu les armes sans combattre et le français a fini par disparaître.

De Gaulle avait raison lorsqu’il disait dans les années 1960 que le Royaume-Uni serait le cheval de Troie des États-Unis. C’est grâce à l’hégémonie américaine que l’anglais a supplanté le français comme langue de travail au sein de la Commission européenne, ces dernières années.

Il est pourtant inconcevable de travailler dans la langue des Américains. Le français représente environ 80 millions de locuteurs en Europe et l’allemand 100 millions de personnes. Mais le français, au-delà de son illustre passé de langue universelle jusqu’en 1940, de son prestige diplomatique et culturel, a trois avantages sur l’allemand :

– Il est une langue internationale en pleine expansion puisque de 350 millions de locuteurs, il va passer à 700 en 2050. Et cela, dans de nombreux pays dans le monde.

– La population française devrait atteindre la barre des 78,9 millions d’habitants à l’horizon 2050 alors que celle de l’Allemagne ne devrait pas dépasser 71,4 millions d’habitants.

– Il est une langue latine comme l’italien et le roumain, mais surtout comme le portugais et l’espagnol, qui sont eux aussi deux grandes langues mondiales. Les locuteurs slaves sont trop peu nombreux et non homogènes.

Actuellement l’UE est de loin la zone la plus anglicisée du monde. Les administrations nationales dont celle de la France reçoivent des documents en anglais et sont tenues de répondre en anglais. La nouvelle réglementation européenne SERA-Partie C vise à imposer l’anglais comme unique langue de communication entre les pilotes privés français et les six principaux aéroports de France métropolitaine, alors que la langue française est le symbole d’une véritable Europe européenne, non vassale, libérée de l’Empire américain.

Le négociateur français du Brexit Michel Barnier s’est exprimé en français devant les journalistes. Ce fut un évènement car le français était tombé aussi bas à Bruxelles qu’en France avec les « Loire Valley ». L’humiliation culturelle, politique de la France et de sa langue doit cesser ; un problème vital pour la France et son rayonnement. Le français est d’autant mieux placé pour reprendre le flambeau que 80 % des employés de la Commission européenne connaissent déjà cette langue.

Il est hors de question que les francophones acceptent l’argument sophiste fallacieux que l’anglais n’étant plus la langue officielle d’aucun État de l’UE, l’anglais, en fait l’anglo-américain, est donc une « langue neutre » qui doit devenir la langue véhiculaire de tous ; la ficelle est aussi grosse qu’inacceptable pour les francophones et pour tous les Européens qui veulent garder leur âme ainsi que leurs langues nationales.

Les Européens doivent en finir avec cette prostitution à la langue et à la culture anglo-américaine qui détruit l’Europe, sa culture, ses valeurs, ses traditions, son éclectisme, son modèle social, son humanité, son harmonie dans la diversité.

Faute d’avoir su précéder le Québec comme référence mondiale pour la défense du français, que les Français sachent s’inspirer au moins de sa pugnacité et abandonnent leurs comportements serviles. Il y va de l’identité nationale française, de l’avenir de la France et de la Francophonie. La France souhaite-t-elle faire du français la langue de l’Europe ou préfère-t-elle devenir une colonie américaine, une seconde Louisiane ? Tout dépendra de la volonté des Français, à l’origine de l’idée européenne.

Marc Rousset -Auteur de « Notre Faux Ami l’Amérique/Pour une Alliance avec la Russie » -Préface de Piotr Tolstoï – 370p – Librinova – 2024


[1] Jean Quatremer – Correspondant à Bruxelles de Libération-Dans les couloirs de l’UE, l’usage de l’anglais fait râler – 30 septembre 2019

[2] Véronique Likforman – Délégation DLF Bruxelles-Europe- Un divorce et pas d’enterrements- pp17-18- Revue DLF- n°27 7- 3° trimestre 2020

[3] Boris Pahor – « Le grand témoin d’une Europe défunte » – Le Figaro littéraire -jeudi 23 Mai 2019


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