par Michel LHOMME

Ils se représentent, pratiquement tous, changeant d’étiquette, passant sans vergogne des Républicains au Rassemblement national, de Renaissance à Horizons, perpétuant les lignées familiales sans en avoir le coffre comme Tjibaou ancien directeur du Centre Culturel qui à son poste s’est totalement moulé dans une politique culturelle à la française écartant systématiquement de la scène les kanaks qui avaient une parole radicale. Prébendes, billets en business class pour la métropole. Ils n’avaient jamais cherché très loin le renouveau de la pensée de leurs racines se satisfaisant de la case et du mythe de l’igname qu’il croit leur spécificité culturelle et qui est ici montée de toutes pièces pour asseoir en réalité une structure pyramidale et une organisation sociale du peuple kanak totalement erronée mais qui sert leurs intérêts masculins et de clan : culte des ancêtres et des lignages où le relationnel interclanique de base, la structure rhizomatique est délibérément mise à l’écart ( nous y reviendrons).
Or comment rendre compte de la violence de la jeunesse kanak aujourd’hui sans soulever le tapis et remuer la poussière que l’on y a délibérément cachée ?

Le gouvernement calédonien dispose d’une autonomie unique dans la république française, c’est lui qui hors le régalien définit toute la politique du territoire. Depuis, trente ans, nous ne sommes plus juridiquement dans un état colonial et d’ailleurs même l’Onu l’a reconnu.

Alors, qui sont les responsables ? Or, il y a bien un cri mais quel cri ?

Le cri des enfants abandonnés, le cri d’une jeunesse laissée pour contre, mis au rancart au fond du cul ingrat de Nouméa la Blanche qui détient le triste record français de voitures de luxe (Alfa-Romeo, Porsche, Mercédes…) par habitant et m² et se vantait, encore il y a peu, d’être dans son quartier Sud, le Nice des Outres-mer !


Ce cri qui a éclaté a surpris tout le monde, a laissé les experts et aujourd’hui les enseignants désemparés parce que cette jeunesse n’ayant jamais eu aucune autre expression que celle d’une éducation à l’occidentale, du conformisme intellectuel métropolitain, on a cru à tort qu’elle se contenterait pour quelques uns de bourses et de stages, pour d’autres des métiers subalternes et de boniches (suite aux événements, les habitants quartier Sud renvoient leurs femmes de ménage kanak !), on a cru qu’elle ne ferait pas d’histoires puisqu’elle n’avait plus d’odeur. Or ce cri est sorti comme le cri de deuil d’un peuple se croyant menacé ?
Ce cri, toute l’histoire de la Nouvelle-Calédonie en témoigne, a toujours été présent, cri pour dire que l’on était avant sur cette terre, que l’on existe mais un cri qu’on a cru pouvoir étouffer par le cri de la ville, par la consommation et les marques, par le Mac-Do et le burger, d’ailleurs une des premières enseignes locales (groupe Lafleur) à avoir été incendiées au Kenu Inn de Dumbea : tout un symbole !

Ce cri, politiciens de tous bords confondus l’ont broyé par le brouhaha de leurs discours présomptueux, de pactes de paix et d’imitations serviles des « occidentaux », jouant très souvent aux intellos pour se distraire (ah les Caledonia Conférence !)
Combien de jeunes brillants, compétents ont-ils pourtant été éjectés de poste à responsabilités par affinités ou par magouilles politiques ? Combien auront beau tenter d’aller un peu plus loin mais ne peuvent rien espérer sur le territoire parce que les emplois sont réservés à la « tribu » ? Durant ces trente ans d’autonomie, il suffit de se plonger dans les organigrammes successifs pour comprendre très vite que quand un groupe clanique ou politique arrivait au pouvoir, la compétence était loin d’être une priorité, et le balayage systématique des autres pratiqué à chaque élection.

Ils s’étonnèrent ensuite du nombre de SDF sur la place de la Paix, de la population de couleur des lycées professionnels, ou des ravages de l’alcoolisme au volant convaincus qu’ils étaient, eux francs-maçons et éclairés, les défenseurs des vraies valeurs, « la citoyenneté du pays », « le destin commun », la « terre de partage et d’amitié ».

L’Etat français de son côté n’avait qu’un seul refrain : la loi, la justice, l’égalité, la laïcité, l’école, – ah la religion de l’école ! -, seul moyen de développer son rapport de dominance par l’universalisme supposé de valeurs (féminisme, égalitarisme forcené, droit de l’enfant et des minorités, LGBT) alors qu’aujourd’hui sur la bonne terre gauloise, l’extrême-droite est à la veille d’être portée au pouvoir, parce qu’elle conteste justement ce wokisme indigeste.
Qu’y avait-il derrière toute cette administration partagée du territoire ?

La conscience et la motivation administrative dont l’Occident, malgré les études ethnologiques différentialistes ne s’est jamais départie : civiliser un peuple subalterne, diviser pour régner (le peuplement wallisien, les immigrés), donner en permanence des leçons de civisme aux autres.
Un cri donc ? Un cri maladroit mais un cri contre la salubrité économique, le rendement, le « vivre français ». Non, la course à l’Occident n’est pas la leur comme elle n’est pas la mienne.
Les « victimes de l’histoire » ? Mais avons-nous oublié que nombre des descendants de caldoches avaient été déportés ici pour casser des cailloux parce qu’ils étaient eux-aussi des opposants politiques de la modernisation, de l’imposition d’un modèle d’exploitation inique, le modèle capitaliste qui s’imposait alors en France ou dans l’« Algérie » en processus de colonisation.

Comme en France, dans la panique, les humanistes du système reprennent du service et avec des paroles de curé – qu’ils s’évertuaient pourtant de bouffer en d’autres temps- , avec des mots d’« harmonie » et de « reconstruction », d’ « avenir serein » ils nous ressortent le culte philanthropique d’un peuple uni au moment où celui-ci par la violence – mais « la violence est toujours accoucheuse d’Histoire », n’avez-vous pas lu Karl Marx ? – cherche à faire « nation ».

Le cri d’un peuple ébranle toujours les monarchies or elle est ici locale avant d’être métropolitaine. Pourquoi s’évertuer autant à le cacher ?
Le cri de la jeunesse kanak est peut-être moins le cri contre la France en tant que telle que celle contre les autorités locales. Sauf qu’on s’empresse en haut-lieu de la détourner, de la récupérer.
De fait, les conspirateurs du gouvernement local font tout dorénavant pour tenter d’étouffer l’affaire, et faire entièrement porter le chapeau sur l’État, cherchant à ramener à tout prix sans trop de succès apparent ses brebis égarées dans l’enclos alors que ces brebis, la jeunesse paumée, marginalisée de Nouméa ils les ont toujours traités comme des chiens galeux.

Après plus d’un mois d’émeutes, les émeutiers, des chiens pour les notables à la surprise générale semblent tenir fermes. Mais qu’ils se méfient des imposteurs et qu’ils comprennent que leurs cris est celui d’une demande de renouveau, le cri d’une nation à constituer et que la nation c’est avant tout un pacte de paix entre des populations qui ne s’aiment pas ou plutôt tout simplement qui ne comprennent pas leur intérêt commun.
L’inquiétude et l’insécurité effraient maintenant la population et le pays est pris en otage mais il y a un peuple, il veut faire nation.

Les accords cadre sont passés. Seule, la nation est fondatrice de l’union rationalisée des familles et des ethnies.
Ici, les femmes sont les esclaves des hommes et les hommes esclaves de l’alcool qui transforme le peuple en une sorte de bateau ivre cherchant en vain un phare qui indiquerait la direction et le bon sens. Les hommes sont ici à la fois esclaves de la tradition et de la modernité, de l’identité insulaire et universelle. Comment en effet ne pas y perdre son âme ?

Nous sommes dans une société de tradition orale où le décodage du message ne peut se faire que par des locuteurs initiés à la compréhension du sens de la parole mais aussi et avant tout aujourd’hui apte à comprendre et entendre le cri des chiens, fussent-ils enragés. Les jeunes kanaks n’ont pas perdu la voix ni la parole mais les anciens, candidats aux élections, continuent par les élections à vouloir les bâillonner.
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