TOUS CONTRE LA RUSSIE

Par  Jordi GARRIGA

La mobilisation de la société en Occident doit tenir compte de son degré élevé de fragmentation. Chaque tranche d’âge, chaque ethnie, chaque classe sociale, chaque sensibilité politique veut être respectée et prise en compte. Chaque fois que les gouvernements, les nominaux et les réels, sont obligés d’appeler les citoyens à marcher d’une seule volonté, ils doivent en tenir compte.

Cette fragmentation convient aux élites : elle empêche qu’il y ait une véritable unité sociale face aux vrais problèmes et laisse des groupes, jamais assez nombreux pour représenter quoi que ce soit de dangereux, à la merci des slogans toujours déversés des médias pour leur montrer le chemin « correct ».

Nous connaissons déjà la technique du signifiant vide : tous les mots et phrases ont un sens. Mais pas qu’un, ils peuvent en avoir plusieurs, et les slogans politiques en profitent : « le changement « , « yes, we can« , « en avant« , « tous ensemble« , etc… Ça peut avoir du sens, du contenu, que chaque électeur ou groupe d’électeurs veut voir ou déchiffrer. Plus c’est vague, mieux c’est. Dans une société diversifiée, c’est le meilleur moyen de se regrouper en un grand bloc et de canaliser le vote de millions d’électeurs, bombardés par des médias bien payés pour qu’ils aient ce message jusque dans la soupe.

Dans ce cas, l’objectif est clair et publiquement proclamé : gagner les élections. Mais que se passe-t-il si la volonté des élites est de mobiliser l’ensemble de la société, quasi unanime d’ailleurs, contre leurs ennemis ?

Pour détruire socialement et moralement un ennemi, il faut ruiner sa réputation. Le mieux est de le placer du côté des méchants sans aucune ambiguïté. Il doit être le Malin de manière claire et retentissante devant tout le monde, même devant ses partisans.

Nous avons vu un exemple récent de cela dans les réactions à la nouvelle série Amazon « The Rings of Power ». C’est une série qui prétend être basée sur le travail de JRR Tolkien mais qui a reçu de vives critiques de la part des fans, qui disent qu’elle n’a rien à voir avec cet univers fantastique. La défense des sponsors de la série, qui y jouent beaucoup d’argent, a été de positionner ces fans au bord du mal, les qualifiant de « puristes », réactionnaires, racistes et sexistes, insinuant que ça les dérange qu’il y ait des elfes noirs, des femmes autonomes, ayant une vieille mentalité ou que Tolkien l’aurait écrit de cette façon s’il était vivant maintenant… Bien sûr, il y a des gens qui sont gênés par ce qui précède, mais la grande masse des fans est gênée qu’on puisse prétendre que c’est inspiré de Tolkien, alors qu’ils utilisent simplement des éléments et la renommée de cette histoire pour un travail médiocre et sans aucun lien réel avec cette mythologie.

Les fans sont accusés d’être racistes et sexistes car la réalité de leur opposition importe peu si elle est connue. Il est plus facile et plus rentable de créer une image de méchants rétrogrades que de discuter sérieusement du fond de l’affaire.

Il en va de même pour la Russie et Poutine.

L’objectif est d’abord d’encercler, puis d’étrangler et enfin de démembrer cette grande nation en un essaim de petites républiques, à l’image de ce qui se passe dans les Balkans, à l’image de ce qui se passe au Moyen-Orient, qui se retrouve face les uns avec les autres par leurs ethnies, leurs langues, leurs religions… Ces nouvelles petites républiques russes seraient, comme la quasi-totalité de la planète, pillés et contrôlés voir l’exemple du Liban, de l’Irak, de la Libye.

L’Occident recherche collectivement la troisième guerre mondiale et pour ce faire doit fabriquer l’ennemi absolu et maléfique pour justifier les massacres plus que prévu du futur. C’est la toile de fond.

Le problème est qu’il faut créer pour cela un consensus social de presque 100% pour que la population puisse supporter les coûts d’une guerre : avoir faim, avoir froid, voire mourir. Ceci, à des sociétés comme les Yankees (qui n’ont pas connu de guerre directe depuis 1865) et l’Europe occidentale, qui depuis 1945 vit à l’ombre d’une paix jamais imaginée (arrêter le bloc soviétique) et habituée à l’idée de progrès matériel indéfini.

Or, là, la solution ne passe pas par le signifiant vide, puisqu’il s’agit d’aller à la guerre, pas non plus par des élections, des referundums, des sondages ou des études de marché. Il s’agit d’ériger ce qui précède : un Mal absolu.

Pour une société aussi divisée, où chacun de nous dans son entourage voit la réalité à sa mesure et différente des autres, la meilleure solution est que la Russie et Poutine soient le MAL que chacun de nous veut voir, de l’extrême droite à l’extrême gauche.

Si vous êtes un antifasciste, Borrell vous dira qu’il y a un régime fasciste en Russie.

Si vous êtes féministe, la Russie est une société machiste où les femmes sont battues.

Si vous êtes homosexuel, en Russie, ils vous mettront en prison.

Si vous êtes pacifiste, la Russie est militariste.

Si vous vous inquiétez des droits de l’homme, ils ne les respectent pas en Russie.

Si vous êtes un défenseur de la démocratie, la Russie est en fait une autocratie.

Si vous vous inquiétez de la liberté d’expression, d’association, etc., en Russie, vous feriez mieux de l’oublier.

Si vous croyez au marché libre, le gouvernement russe restreint ces libertés.

Si vous êtes écologiste, la Russie pollue beaucoup.

Si vous êtes athée, la Russie parle de Dieu.

Si vous êtes catholique, les Russes sont athées ou hérétiques.

Si vous avez peur de l’Islam, les Russes ont des troupes musulmanes.

Si vous êtes anticommuniste, les Russes sont des communistes déguisés.

Si vous êtes nazi ou fasciste, les Russes dénazifient.

Si vous êtes anti-avortement, les Russes ont beaucoup d’avortements.

Si vous êtes un patriote, les Russes sont des impérialistes.

Si vous êtes un patriote espagnol, la Russie finance le séparatisme catalan.

Si vous êtes un séparatiste catalan, la Catalogne est comme l’Ukraine et la Russie agit comme l’Espagne.

Si vous êtes un théoricien du complot, la Russie est soit dominée par les Juifs, soit de mèche avec les États-Unis.

Si vous êtes raciste, les Russes sont asiatiques.

Si vous êtes antiraciste, la Russie est une société trop homogène…

Toutes les phrases ci-dessus, que j’ai écrites de mémoire, sont des arguments que les différents groupes et courants politiques de l’Occident croient et défendent vraiment. Est-ce le simple hasard de rencontrer tant d’unanimité à faire de la Russie le Sujet du Mal absolu de l’Occident ? Je ne le crois pas.

Cela ne serait dû à aucun complot, mais à quelque chose d’aussi simple que le maniement du discours unique et sa « spécialisation » dans chaque groupe social : des gauchistes soucieux des droits de l’homme aux droitiers dénonçant l’ingérence russe, tous les acteurs ont leur mot à dire, son rôle bien appris et ils nous apprennent et apprendront à détester la Russie à la carte.

Pour Occident, rien n’est vrai ou faux sur la Russie : elle n’est à blâmer que d’une couleur ou d’une autre.

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