MELENCHON UNIT SON CAMP, LE PEN LE DESUNIT

Par Jérome BOURBON

On le sait, la gauche, même lorsque ses différentes composantes se détestent cordialement, sait s’unir lorsque ses intérêts le commandent et qu’il s’agit de sauver ou de conquérir des sièges et de battre qui la droite, qui la réaction, qui le fascisme. On en a eu encore une démonstration grandeur nature ces derniers jours avec l’union de la quasi-totalité de la gauche réalisée au forceps en moins de deux semaines sous la houlette de Jean-Luc Mélenchon. La France insoumise qu’il dirige a réussi à nouer un accord électoral pour les législatives de juin dès le premier tour avec Europe Ecologie-Les Verts (qui a eu droit à cent circonscriptions sur 577), le Parti communiste (à qui ont été attribuées 50 circonscriptions, dont les onze de ses députés sortants), le Parti socialiste (qui a eu droit à 70 circonscriptions). L’alliance électorale englobe également le petit mouvement de l’ancien candidat socialiste à la présidentielle de 2017, Benoît Hamon, Génération-s. La nouvelle entité créée par Mélenchon et ses alliés s’appelle la NUPES, Nouvelle Union populaire écologique et sociale. Elle présente des candidatures unitaires partout (même s’il y aura quelques dissidences inévitables ici ou là), affirme qu’en cas de victoire Mélenchon serait Premier ministre et réserve à chaque parti en son sein une certaine indépendance : chaque parti de la coalition aura son groupe parlementaire et sa propre association de financement. C’est un moyen pour chacun des mouvements de continuer à exister politiquement et financièrement pendant les cinq ans à venir.

Quoi qu’on pense de Mélenchon, auquel tout ou presque nous oppose, on ne peut nier son sens politique et son habileté manœuvrière. C’est objectivement la candidature du communiste Fabien Roussel qui l’a fait perdre à la présidentielle de 2022, qui l’a empêché pour 421 000 voix d’accéder au second tour. Il aurait pu lui en vouloir mortellement, par vengeance présenter des candidatures des Insoumis dans toutes les circonscriptions où se représentaient des députés communistes et, du fait de son actuelle force de frappe, il aurait sans doute fait mordre la poussière à la plupart. Il eût pu pareillement décidé de liquider le Parti socialiste qu’il a quitté en 2008, avec une certaine prescience, pour parachever son triomphe sur toute la gauche et faire payer aux socialistes ce qu’il estime être leurs trahisons. Il aurait pu également traiter les Verts avec mépris, considérant que c’était lui le véritable candidat écologiste qui avait placé les thématiques environnementalistes au cœur de sa campagne présidentielle. Or, il n’en a rien fait. Bien au contraire. En fin tacticien, en stratège éprouvé, en politicien expérimenté, il a eu la sagesse et l’habileté de comprendre qu’il ne fallait pas humilier des concurrents qui pourraient lui être utiles pour l’accomplissement de son destin, que vouloir les terrasser, les tuer, c’était s’en faire des ennemis mortels qui, même affaiblis, pourraient lui nuire, qui, précisément parce qu’ils sont affaiblis, pourraient se montrer d’autant moins loyaux et dociles s’ils se sentent méprisés et humiliés.
MACRON, de son côté, a agi pareillement. Bien qu’il ait des relations désormais exécrables sur un plan personnel et politique avec son ex-Premier ministre Edouard Philippe, il a œuvré pour un accord, là aussi dès le premier tour, avec une répartition des circonscriptions entre Horizons, le mouvement de Philippe qui obtient 58 circonscriptions, le Modem de Bayrou qui en récolte 101, et la République en marche — qui s’appelle désormais Renaissance (comme c’était déjà le cas de la liste macroniste dirigée par la fade Nathalie Loiseau aux européennes de mai 2019) — et qui en obtient plus de 400. L’alliance entre ses partis a donné naissance à une confédération qui s’appelle Ensemble. Une dizaine de députés sortants LR ont rejoint cette confédération dans l’espoir de se faire réélire. La Macronie en attendait un nombre supérieur, surtout après les manœuvres de l’ancien président Nicolas Sarkozy en faveur de ce ralliement des LR à Macron, mais beaucoup de députés LR sortants, qui ont le vague à l’âme, après le score de Valérie Pécresse à la présidentielle (4,78 %), ont décidé de ne pas se représenter et d’autres hésitent à franchir le Rubicon, de crainte d’être traités de traîtres par leurs électeurs. Pécresse, manifestement remontée contre Sarkozy qui a brillé par son absence pendant toute la campagne avant le premier tour, avant de soutenir activement Macron pendant l’entre-deux-tours, a immédiatement réexpédié à son envoyeur, en recréditant son compte, le virement bancaire de 2000 euros de l’ancien président destiné à soutenir les frais de campagne impayés (cinq millions au bas mot) de la candidate des Républicains.
La droite dite parlementaire est décidément dans un état de quasi-mort cérébrale, et ce n’est pas la condamnation ce lundi 9 mai de l’ancien Premier ministre de Sarkozy, François Fillon (qui s’est aussitôt pourvu en cassation), par la cour d’appel de Paris à 4 ans de prison dont un ferme (sous bracelet électronique, comme Sarkozy avant lui), dix ans d’inéligibilité et 375 000 euros d’amende pour détournement de fonds publics, complicité d’abus de biens sociaux et recel de ces deux délits dans le cadre des emplois fictifs de son épouse Pénélope Fillon (elle aussi condamnée, mais moins lourdement) qui va contribuer à lui remonter le moral. La mort de Chirac (en 2019), puis de Giscard (en 2020), la retraite politique obligée de Sarkozy et de Fillon à cause de leurs affaires judicaires (les deux hommes ont été condamnés à de la prison ferme), le grand âge de Balladur (93 ans) qui a lui-même été mis en cause dans une affaire peu reluisante de rétro-commissions sur vente d’armes, même s’il n’a pas été condamné, ont frappé à la tête les dirigeants historiques de cette famille politique et personne aujourd’hui ne semble s’imposer. Le giscardisme, le chiraquisme, le balladurisme, le sarkozysme et le fillonnisme se diluent et se dissolvent assez logiquement dans le macronisme qui réunit la gauche et la droite dites de gouvernement, la bourgeoisie de gauche et celle dite de droite.

SI MÉLENCHON ET MACRON savent unir leur camp respectif pour obtenir le maximum de poids, d’élus et donc de financement public pendant cinq ans, il n’en va pas de même du bloc qui se situe à leur droite. Guy Mollet parlait déjà à son époque de la « droite la plus bête du monde ». Que dirait-il avec ce qui en tient lieu aujourd’hui ? A la “droite” de Mélenchon et de Macron, il y aura en effet quatre candidatures au premier tour dans la quasi-totalité des 577 circonscriptions : celle des LR non ralliés à Macron mais refusant tout rapprochement avec Reconquête ou le Rassemblement national, celle du RN de Marine Le Pen, celle de Reconquête d’Eric Zemmour et celle enfin de Debout la France de Nicolas Dupont-Aignan allié avec les Patriotes de Florian Philippot et Génération Frexit de Charles-Henri Gallois, un cadre dissident de l’UPR d’Asselineau. On le sait, nous sommes plus que réservés sur l’électoralisme et nous ne croyons pas que le salut de la France, s’il doit se réaliser un jour, se fera par les urnes qui débouchent toujours sur des désillusions, des trahisons, des déceptions voire des impostures. Mais à partir du moment où d’aucuns font le choix de jouer la carte électorale, à leurs risques et périls, il ne leur est pas interdit de faire preuve d’intelligence tactique et de volonté de rassemblement. Car comment prétendre rassembler et diriger la France et les Français lorsqu’on n’est même pas capable d’unir son propre camp, de mettre son mouchoir sur son ego, sur sa susceptibilité, sur son orgueil, sur sa vanité blessée, au nom de l’intérêt général, du bien commun ? Le marxiste Mélenchon a su le faire, le mondialiste Macron lui aussi pour son camp. Mais ceux qui s’autoproclament nationaux, patriotes, amoureux de la France, souverainistes, en sont parfaitement incapables, et cela en dit long sur leur degré de conviction, de désintéressement, de dépassement de soi et des intérêts sordides de leur petite boutique.
De même que Mélenchon a tendu la main (et non le bras !) à ses alliés naturels alors qu’il était en position de force et qu’il eût pu faire le choix de les mépriser voire de les écraser, de même, dans une logique arithmétique mais aussi psychologique bien comprise car l’union fait la force et galvanise les troupes et les énergies (et réduit également l’abstention car les électeurs ont besoin d’y croire, au moins un peu, pour participer aux scrutins), c’était à Marine Le Pen, arrivée en tête des candidats dits de “droite” (même s’il y aurait beaucoup à dire et à redire sur cette notion de droite s’agissant des partis et politiciens actuels), d’ouvrir des discussions avec Dupont-Aignan, Philippot, Zemmour voire Lassalle. Il n’en a évidemment rien été. C’est tout pour elle, rien pour les autres. Cela a d’ailleurs toujours été ainsi et cela continuera à l’être, fût-ce au détriment de l’ardeur militante, de la pertinence du programme, de la radicalité des propositions et des compétences de nombreuses personnalités ainsi sacrifiées. Elle a joué, on le sait, un rôle de pousse-au-crime en amont de la scission avec Mégret en 1998, par la suite elle fait capoter l’union patriotique entre son père et le même Mégret en 2006 et 2007, humiliant volontairement ce dernier, à qui la parole était refusée dans les meetings et qui n’avait même pas droit aux premiers rangs dans la salle pour bien montrer que sa présence était jugée non seulement inutile mais indésirable (Le Pen père avait d’ailleurs agi de même, en présentant aux législatives de juin 2007 son propre majordome contre Mégret dans la circonscription de Vitrolles, drôle de façon de faire vivre l’union patriotique !). Marine Le Pen agit de même avec les historiques du FN, les poussant au départ ou les faisant exclure (Marie-France Stirbois, Carl Lang, Martial Bild, Roger Holeindre, Jean-Pierre Reveau…) ou les marginalisant complètement et les humiliant comme Bruno Gollnisch. Il n’est donc pas étonnant que la benjamine de Jean-Marie Le Pen refuse toute main tendue. Ce qu’elle veut, ce n’est pas tendre la main (et encore moins le bras), c’est qu’on mange dans sa main. Et même qu’on aille à la niche tel un petit chien-chien bien sage et bien docile. Mais ce n’est pas ainsi qu’on fait de la grande politique et ce n’est pas ainsi qu’on prouve qu’on a l’étoffe, la stature et la carrure d’une « femme d’Etat » comme elle se qualifiait très modestement sur ses affiches et ses professions de foi lors de cette présidentielle. Encore une fois, on le voit, plus que de son géniteur, c’est de Régine, qui vient de décéder, que Marine Le Pen aurait dû briguer la succession. Elle eût été là parfaitement à sa place et en conformité avec ses capacités.

SOURCE : Rivarol du 11 mai 2022.

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