D’UN RAPPORT QUI EN DIT LONG SUR LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE

Par Michel LHOMME

Le rapport de la commission Duclert sur la France et le génocide rwandais de 1994 est disponible pour tout public.

Il aurait jeté un pavé dans la mare. Ce qu’il dit des circonstances de l’intervention de la France au Rwanda intéresse les protagonistes, a déjà été détaillé par les médias et est vivement critique par certains ici-même. (https://metainfos.com/2021/05/01/les-memoires-courtes-demmanuel-macron/)

Ce qui pourrait alors peut-être nous intéresser, c’est plutôt ce que révèle ce rapport sur le fonctionnement de la « démocratie » de la Cinquième république avec un président en sa cour tel un roi divin, se faisant d’ailleurs appelé « Dieu », totalement coupé du monde et isolé dans ses certitudes. La classe politique française apparaît alors comme dans un grand jeu totalement mal formée, véhiculée par des mythes (les « ethnies » auquel à notre avis cède trop souvent le commentateur cité ci-dessus, Fachoda, l’emprise américaine), les gens sur le terrain réduits à leur condition d’objets subalternes (qu’ils obéissent et ferment leur gueule), le racisme refoulé  (c’est le pire) envers les Noirs et l’obéissance doigt sur la couture du pantalon pour les militaires, les diplomates et les pseudo-chercheurs. Nous avons rencontré un militaire français de la DGSE qui travaillait bien sous uniforme rwandais à l’époque et à qui on a ordonné dare dare de renfiler son uniforme français et de ne rien faire. Comme un autre militaire aujourd’hui devenu moine au Togo, il en a encore les larmes aux yeux. Le pire de la France, c’est bien sa bureaucratie, son administration.

Dans l’affaire rwandaise, ce qui effare c’est où est la « démocratie » dans l’absence abyssale du Parlement ? Où est la République dans le trust de la politique étrangère par le seul président ? Où est la raison dans la fièvre idéologique qui aveugle sur ce qui se passe vraiment ? 

« A la faillite de l’État savant, s’ajoutent les écarts à la norme administrative et éthique qui finissent, lorsqu’ils deviennent fréquents et admis, à entraîner des violations de l’État de droit », est-il écrit dans le rapport.

Gouverner, c’est prévoir : là rien n’est prévu, exactement comme aujourd’hui dans la déstabilisation sahélienne présente. Gouverner et encore plus « président », c’est avoir normalement de la « hauteur de vues » : là personne n’est écouté. Intervenir, c’est poser des objectifs précis et recevoir des ordres nets : là, c’est le grand flou ignorant ou gêné. C’est « une constante française, dit encore le rapport, celle de ne pas poser de mots sur une politique et de ne pas formuler d’objectifs clairs. Une partie de l’explication tient au fait, qu’à aucun moment, une interrogation globale sur la politique militaire française au Rwanda n’est assumée. En effet, les différents acteurs n’ont pas l’occasion de s’interroger sur le caractère atteignable des objectifs et sur la possibilité de mettre des moyens pour y répondre, afin de contribuer efficacement à donner au pouvoir politique les moyens intellectuels dont il a besoin pour affiner sa réflexion et sa décision. »

Mais pourquoi ?

Parce qu’en France, aucun contre-pouvoir n’est toléré, tout esprit critique est banni de la fonction publique, les ministres ferment leur gueule ou s‘en vont, les fonctionnaires s’agenouillent. Jusqu’au comportement qu’on peut réellement qualifié de mafieux (ce qu’on voit en particulier actuellement dans la dite « politique de la ville »). Continuons le rapport : « Ces responsabilités sont politiques dans la mesure où les autorités françaises ont fait preuve d’un aveuglement continu dans leur soutien à un régime raciste, corrompu et violent. La Commission a démontré l’existence de pratiques irrégulières d’administration, de chaînes parallèles de communication et même de commandement, de contournement des règles d’engagement et des procédures légales, d’actes d’intimidation et d’entreprises d’éviction de responsables ou d’agents. Les administrations ont été livrées à un environnement de décisions souvent opaques, les obligeant à s’adapter et à se gouverner elles-mêmes. »

Aucun rapport clairvoyant de diplomate n’est en réalité lu et quiconque élève une voix discordante dans l’administration se voit sanctionné durement dans sa carrière.  « Les diplomates épousent sans distance ou réserve la position dominante des autorités, et une administration imperméable aux savoirs critiques dont ceux de la recherche ou même ceux produits dans le périmètre du Quai comme les analyses du CAP », note le rapport. Antoine Anfré, un jeune stagiaire sciences-po du moment qui avait émis un avis différent est sanctionné dans sa note administrative. Or, écrit le rapport (et là encore cela demeure valable aujourd’hui, nous le constatons de visu chaque jour) « répondre à une notation vexatoire n’est pas conseillé. La réaction de l’agent à cette situation contribue même à l’évaluation de son profil et aux garanties que la hiérarchie souhaite obtenir sur la loyauté des cadres– celle-ci s’entendant généralement sous l’angle de la soumission. »

Aucun militaire n’est cru, même les agents de la DGSE pourtant sur le terrain, tant « il faut » à tout prix, quoi qu’il en coûte, désigner les coupables a priori (selon les fausses représentations fournies par les géopoliticiens en chambre des cellules de veille et d’experts du Quai d’Orsay), les Tutsi « étrangers » du parti d’opposition réfugiés et forcément aidés par l’Ouganda voisin. « Entre le colonel Sartre et l’amiral Lanxade, deux conceptions de l’injonction de regarder s’opposent manifestement. Le premier s’applique à regarder la réalité du terrain, qui est d’une difficulté sans nom, le second s’emploie à faire voir une réalité attendue », relate le rapport.

Au mépris des faits, sourd aux avertissements, aveugle aux réalités. « La faiblesse des contre-pouvoirs est aussi liée à une forme de faillite intellectuelle des élites administratives et politiques dans leurs entreprises de définition d’une stratégie française au Rwanda », écrit implacablement le rapport.

« Cette faillite a plusieurs causes, disent encore les rapporteurs : organisation des administrations, difficulté à faire émerger des opinions discordantes sans risque pour ceux qui les porteraient, pesanteur générale des représentations concernant cette région de l’Afrique et les enjeux qui lui sont propres mais aussi des préconceptions globales concernant les pays africains, une crise de la pensée française qui s’empêche de concevoir la réalité du Rwanda et lui en substitue une autre ». 

C’est curieux, en lisant cela, on pense à la Syrie, au Yémen, à la Libye (des agents y sont opérationnels comme il l’était à Alep) à toutes ses guerres sales auquel la France donne hélas toujours son coup de main, demain à l’Ukraine mais aussi à la responsabilité indirecte de la France dans la pandémie du Covid-19 par l’autorisation administrative « vendue » aux Chinois d’un laboratoire de haute sécurité à Wuhan, origine hautement probable de la contamination mondiale.

D’ailleurs, nous n’avons pas besoin d’aller plus loin et de sortir des frontières : la gestion de la crise pandémique n’est guère meilleure que celle du Rwanda. Le Président n’est plus « divin » mais jupitérien, peut-être la cour est-elle moins sectaire, mais les administrations restent tout aussi formalistes et bureaucratiques, les opinions discordantes sérieuses sont tout aussi déconsidérées, ceux qui les portent tout aussi mis à l’écart et les représentations du virus tout aussi ancrées dans les biais et les préjugés (écouter les affirmations du Dr Perrone sur http://www.tvlibertes.com)

Le Coronavirus, comme le Rwanda, suscite la même crise de la pensée française : « D’importantes questions, cruciales même, se posent sur la collecte et les circuits d’information, sur le rejet des analyses dissidentes et des savoirs indépendants, dont ceux des chercheurs et universitaires, sur le poids de représentations fermées et unilatérales, sur la situation d’impensé du processus génocidaire, sur les choix d’occultation versus médiatisation, sur les actes d’hostilité conduits contre les institutions prônant une autre politique, sur les procédés de marginalisation de celles qui contesteraient les processus unilatéraux de décision. Ces questions se posent aujourd’hui », rappelle le rapport sur le Rwanda.

La différence entre 1994 et 2020 est même pire en raison d’Internet, des réseaux et des médias en continu. Par leur acharnement de roquets, leurs courtes vues et leur véhémence de procureurs férus de « principes » abstraits et de certitudes péremptoires, les commentateurs de l’info, véritable journalopes du pouvoir empêchent tout bonnement de douter c’est-à-dire de penser.

A supposer qu’un conflit de grande intensité émerge de l’Ukraine, tout est déjà prêt pour accuser les Russes alors qu’on sait que les drones du Haut-Karabagh sont discrètement passés en Ukraine depuis décembre janvier et que des mercenaires, anciens de Daesh (l’ISIS), accompagnés de Tchéchènes se dirigent grâce aux Turcs et sur ordre de l’OTAN vers le Donbass ! Mais ces infos ne passent pas chez les chiennes de garde du pouvoir et tous ces dénonciateurs en puissance prêts à dégainer les premiers au cas où l’on oserait contester ce que l’on « doit » penser sur le moment ou tout simplement parce qu’on sort sans porter de masque et refuse de se faire vacciner.

L’une des conclusions du rapport demeure éloquente : « La responsabilité éthique est posée lorsque la vérité des faits est repoussée au profit de constructions idéologiques, lorsque des pensées critiques qui tentent de s’y opposer sont combattues, lorsque l’action se sépare de la pensée et se nourrit de sa propre logique de pouvoir, lorsque des autorités disposant d’un pouvoir d’action réelle renoncent à modifier le cours des événements. » 

Ainsi, avons-nous été agréablement surpris par ce juridisme pointilleux opposé au « nous sommes en guerre », du pouvoir abandonné aux « experts soignants » au détriment de la politique – la gestion de la cité -, de la démission française sur l’Europe malgré le « quoi qu’il en coûte ». Mais saurons-nous vraiment tirer les vraies conclusions du rapport pour notre gouvernance ? On en doute.

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